Les ours et le Tour de France


Selon La Nouvelle République des Pyrénées, organe tarbais le plus lu par les ours, Franska, l’ourse slovène lâchée il y a peu dans nos montagne, friande de baies et de brebis, aurait été aperçue dans le col du Tourmalet où, semble-t-il, elle aurait élu domicile. Faut-il s’en étonner ? Nullement. Nous sommes en juillet, les coureurs du Tour de France vont escalader les cols mythiques, et Franska se prépare à les encourager, les applaudir. Cela dure depuis 1910. Cette année-là, soucieux de donner un second souffle à un Tour de France né en 1903, Henri Desgrange décide, sur proposition de son bras droit Alphonse Steines, de glisser sous les jantes en bois des coureurs la route non goudronnée du col d’Aubisque et du col du Tourmalet. Les coureurs, découvrant l’itinéraire, sont furieux et …terrorisés. Les Pyrénées ne sont-elles pas, selon leur propre mot, le « cercle de la mort », le territoire des ours, cet ours brun dont les bergers disent qu’il fait volontiers d’un homme un repas et d’une femme une fiancée ? C’est pour cette raison que les coureurs, après avoir, tantôt à pied, tantôt arcboutés sur leur machines, gravi les pentes, traitèrent d’ « assassins » Henri Desgrange et ses collaborateurs : « Assassins, vous êtes tous des assassins ! » On ne déplora cette année-là aucun incident. Les coureurs, les ours les regardèrent passer, émerveillés. Franska, à son tour, les regardera passer dans quelques jours, les applaudira.

Ils savent les ours, Franska la première, que les champions absorbent des cocktails d’excitants. Depuis 1903, année de la victoire de Maurice Garin, les soigneurs, les sorciers, les perlimpinpeurs préparent deux types de bidons : les bidons de potions magiques dans la composition desquelles entre moult ingrédients dont le laudanum de Sydenham qu’absorbaient, Outre-Manche, les ouvriers du bâtiment soumis à un dur labeur ; les bidons de poison, les bidons mortels destinés à éliminer un adversaire dangereux. Eliminer Paul Duboc, par exemple. Paul Duboc, dit « La Pomme », prend le départ du Tour 1911. Dans le Tourmalet, il se montre « étourdissant de brio, d’aisance et de facilité », comme l’indique Henri Desgrange dans L’Auto. La Pomme a la patate. Mais, tout à coup, sur la route d’Argelès-Gazost, La Pomme, secoué d’ « affreux sanglots », cesse de pédaler, dégringole de sa machine, choit dans le fossé. Il vient d’absorber le contenu d’un bidon qu’un inconnu lui a tendu. Il reste plus d’une heure sur le bord de la route, crachant et vomissant. Il repartira, La Pomme, avec un courage inouï. Le Tour, il était en train de le gagner. Il ne le gagnera jamais.

Ils savent bien, les ours, Franska la première, que les coureurs « salent la soupe », ne lésinent pas sur le kava-kava, plante énergisante, en usage chez les guerriers du Pacifique, plante dont le reine Elisabeth d’Angleterre apprécia les vertus en 1977, à Samoa, lors de son jubilé. Les ours qui ont une mémoire d’éléphant savent qu’il s’agit d’une très vieille histoire, une histoire de filtres, de magie, de croyance. Ils savent que le premier champion mort d’avoir abusé de la potion d’Astérix, n’est pas Tom Simpson en 1967, mais Milon de Crotone, IVeme siècle avant Jésus-Christ. Gavé de viande de taureau – il en absorbait dix kilos par jour afin d’avoir en lui la force du fauve -, Milon de Crotone mourut écrasé entre les deux parties d’un arbre fendu qu’il tentait d’écarter. Le dopage, une très vieille pratique à laquelle les ours eux-mêmes – Franska en tête !- n’échappent pas. Ne dévorent-ils pas l’écorce des arbres que les gardes forestiers enduisent de peinture, afin de lécher la succulente térébenthine. Les ours, la térébenthine sniffée, se mettent en route, parcourant jusqu’à trente kilomètres en une seule nuit. Les ours sont tous des Pantani.

Mais d’où vient-il ce mot dopage? Dopage vient de « doping » terme dont on usait dans le peloton quand Jacques Anquetil et Rik Van Looy pédalaient, quand Johnny Hallyday faisait son service militaire au 43eme Régiment blindé d’Infanterie de Marine, à Offenbourg, en Allemagne. Et « doping », terme anglo-saxon, vient de « doop », mot sans papiers, mi hollandais, mi-new-yorkais. Le « doop » est le breuvage stimulant et défatigant qu’avalaient les immigrés hollandais qui, en 1626, fondèrent, dans l’île de Manhattan leur capitale : Niew Amsterdam. On se « chargeait », on marchait au « doop » pour défricher, terrasser, construire, bâtir. Les premiers à se doper ne sont donc pas les athlètes mais les ouvriers.

Ils savent bien les ours, Franska en tête, que le dopage touche les sportifs et les cadres en temps de paix, et, en temps de guerre, les soldats. La seconde Guerre mondiale s’est disputée aux amphétamines. Les troupes allemandes prennent de la Pervitine, les pilotes anglais de la Benzédrine et de la Méthédrine, les régiments japonais de l’Hiperon, les Français de l’Ortédrine, et les Américains de la Dexédrine. Et ces amphétamines sont directement passées des bataillons au peloton, du peloton aux poches du blouson de Jean-Paul Sartre. Le dopage est partout, et les ours se disent que les héros du Tour sont des boucs. Des bouc-émissaires. Ils paient pour tous, ils paient pour nous. On les place en garde à vue et, pendant qu’ils subissent une fouille anale, les courts de Roland Garros s’ourlent de la ola des Rolex.

Les ours savent, Franska en tête, que le recours aux potions magiques est permanent. Ils savent surtout qu’aucun laboratoire, qu’aucun protocole « médical » ne fabriquera un champion. Il n’existe qu’un Miguel Indurain, qu’un Bernard Hinault, qu’un Eddy Merckx. Et qu’un Lance Armstrong.

Lance Armstrong ! Les ours l’ont applaudi pendant sept ans. C’est eux qui, à Luz Ardiden, à l’Alpe d’Huez écrivaient sur la route, à la peinture blanche « Go, Lance, go ! » C’est eux qui brandissaient les drapeaux américains, les drapeaux texans, les drapeaux basques le long d’une route cambrée comme les reins de Naomi Campbell. Pourquoi Armstrong était-il devant ? Pourquoi Armstrong était-il le leader ? Parce qu’il s’entraînait comme un dingue. Quand ses amis lui téléphonaient pour lui souhaiter une bonne année, ils tombaient toujours sur son répondeur : il était sur son vélo, réveillon ou pas. Quand il venait repérer le Pla d’Adet, ce Golgotha des Pyrénées, il effectuait quatre fois la montée, testant son cadre, ses roues, réglant sa tige de selle, photographiant chaque virage, sauvegardant chaque courbe dans le disque dur de sa tête. George Hincapie, son fidèle équipier, est formel : « Avec Lance, c’est plus dur à l’entraînement que durant le Tour lui-même » Lance est un spartiate. Lors d’une conférence de presse, à un journaliste qui lui demandait quel plaisir il pouvait bien trouver à rouler, Lance répond : « Je ne roule pas pour le plaisir, je roule pour la douleur. » Il ne disposait que de juillet pour briller, Lance. Après, les feuilles commencent à tomber. Et ce Géant qui a fait aimer les routes de France aux habitants du nouveau monde, ne déteste rien moins que le craquement des feuilles mortes : il lui rappelle le crissement de l’alaise quand, dans son lit à l’hôpital, il luttait contre le cancer. De même que deux enfants sont, dans une toile de Max Ernst, menacés par un rossignol, Lance Armstrong est menacé par une feuille morte. Et l’on aura préféré, en France, le salir, salir son honneur, comme si un échantillon de pipi datant de Mathusalem, trouvé au fond d’un laboratoire à Chatenay Malabry, pouvait dire la vérité d’un homme.

La vérité, les ours la connaissent, eux, Franska en tête. Ils savent que les Géants de la route ne sont pas des parangons de vertus, simplement des héros, c’est-à-dire des êtres de chair et de sang, auréolés de lumière et trimbalant accroché à leur guidon un petit sac de boue. Qu’est-ce qu’un héros ? C’est un mec, ou une meuf, mi-homme, mi-Dieu qui a le pouvoir de transformer, pour chacun d’entre nous, l’ici-bas en ici-haut. Qu’ils accomplissent des exploits, qu’ils s’envolent dans la Chartreuse comme Charly Gaul, qu’ils faussent compagnie au peloton sous un soleil de feu comme Federico Bahamontes, et nous oublions aussitôt nos vies étriquées, formatées, régentées par les habitudes et l’oppressante mesquinerie des petits chefs. Nous devenons nous-mêmes, grâce à eux, le temps d’une échappée, des Géants, des aventuriers. Aussi chaque fois que nous les accablons, que nous les salissons, que nous les traitons de « tricheurs », non n’affirmons rien d’autre que notre ingratitude.

Les ours aiment le Tour de France, depuis 1910. Ils ne sont plus que quelques uns dans les vallées pyrénéennes où nous pouvions il y a peu les surprendre faisant des roulés-boulés dans la neige d’avril. Ils ne sont plus qu’une poignée, mais tous se souviennent de Luis Ocaña. Ah ! le soleil de Luis ! L’œil noir de Luis ! L’orgueil de Luis. Quand il disputait le Tour de France, les autres coureurs ne songeaient qu’à la deuxième ou troisième place du podium, la première étant le domaine réservé d’Eddy Merckx. Luis, lui, courait pour la victoire, était le seul à oser défier Merckx. Il le défie dans les Alpes en 1971, lors de l’étape Grenoble-Orcières-Merlette. Luis attaque. Il s’en va, Luis, su son vélo orange, fixant les cimes, glissant de temps en temps sa tête sous son épaule, pour mesurer, sans lâcher son guidon,. Et que voit-il, Luis, quand il regarde ce qui se passe dans son sillage. Il voit que Merckx est incapable de répondre. Alors Luis, place une seconde attaque. Le grimpeur frappe toujours deux fois, et ses victimes, sonnées, « se garent », privés d’énergie, de gaz. Au sommet d’Orcières-Merlette, le maillot jaune est pour Luis. Son avance sur Merckx dépasse les neuf minutes. Merckx, le voici. Que dit-il ? Il dit : « Aujourd’hui, Luis Ocaña nous a matés comme le matador mate son toro ». Géant passé maître dans l’art de la mise à mort, Eddy Merckx sait de quoi il parle. Mais il arrive souvent que la montagne bousille le plan des hommes, mettent le souk dans une hiérarchie établie par la sueur et les tendons, par le cœur et les poumons, réduisent à néant les efforts prodigieux des champions. Dans les Pyrénées, un orage terrible s’abat sur le col du Mente que Luis et Eddy viennent de franchir ensemble. Il fait nuit tout à coup ; Les voitures suiveuses allument leurs phares. Des grêlons de la taille d’une balle de tennis mitraillent la route que se disputent la boue et les eaux de ruissellement. Dans un virage en épingle à cheveu, Merckx chute, se relève, repart. Luis chute à son tour, et son dos vient se planter contre un rocher. Au moment où Luis essaie de se relever, Joop Zoetelmek, incapable de freiner, vient le heurter. Luis reste au sol, brisé, le maillot jaune maculé de boue et de sang. On jette un imperméable sur lui. Couché au pied de la roche, recouvert de l’imper pareil à un linceul, les cheveux mêlés de boue semblables à des épines, il ressemble à un Christ descendu de la croix. Luis, ne repart part. Ses supporters qui l’attendent dans le col du Portillon où il avait prévu de porter l’estocade à Merckx – « Dans le Portillon, c’est automatique ! » disait-il au départ de l’étape -, ne verront jamais passer Luis. C’est à bord d’un hélicoptère de la sécurité civile qu’il rejoint une clinique, à Saint-Gaudens. Luis : hombre et lumière.

Les ours des Pyrénées, Franska en tête, se souviennent de tout, singulièrement des vélos, ces beaux et fin vélos que montent les champions aux jambes rasées, aux joues creusées, à la bouche ourlée d’écume comme jadis la bouche de Ferdi Kubler. Ah ! les vélos ! Qu’il est beau le Legnano de Gino Bartali ! Qu’il est beau le Bianchi de Fausto Coppi ! Qu’il est beau le Pinarello de Miguel Indurain ! Qu’il est beau le Helyett de Jacques Anquetil ! Helyett : quel nom étrange, merveilleux ! Helyett est un mélange, une touillerie dans le shaker du patois français, d’alouette et de goélette. Helyett, c’est pour glisser, voguer, et Jacques Anquetil voguait, glissait, sur les routes sèches ou détrempées, et, sur son passage, le chronomètre, épouvanté, claquait des dents.

Ils savent les ours, Franska la première, que les Géants de la route marchent parfois « à la dynamite » comme le confiaient à Albert Londres les frères Pélissier, en 1926. Ils savent surtout de quel bois, de quel sang, de quelle glaise les champions sont faits. Les ours aiment les Géants de la route. Moi aussi. Il faut dire que je suis un ours.

Christian Laborde, écrivain.

Vient de publier Le Dictionnaire amoureux du Tour, Editions Plon.