La pollution, les fumées de nos usines et les gaz d’échappement de ma 2CV provoquant un réchauffement de la planète, nous avons pu en avril nous découvrir de tous nos fils, et jouir d’un soleil qui, durant les Classiques, nappait de lumière les jantes des champions. Soleil à Paris, soleil à Roubaix, soleil sur les Flandres et les Ardennes et, partout, des vélos ! C’était beau et « chaud comme une crêpe au chorizo », si j’en crois Vanessa Paradis. Quand elle chante Jo le taxi on l’imagine posant l’enfantine sphère que dissimule et souligne son jean lacéré sur la selle d’une de ces bicyclettes auxquelles Vladimir Nabokov trouvait des « allures de faon ».
Que j’ai aimé ce mois d’avril ! Les roues tournaient, sauf celle du Temps lequel regardait passer les coureurs, et se souvenait, lui aussi, de Raymond Poulidor. France télévisions, durant Paris-Roubaix que Stuart O’Grady a remporté après s’être tiré au carrefour de l’Arbre, a diffusé des images d’archives : la tranchée d’Arenberg en noir et blanc. La camera avait pris dans son objectif une femme, le visage ceint d’un fichu, une de ces femmes que l’on voyait jadis dans nos villages faire une courte halte au cimetière en rentrant de la boulangerie. Cette femme regardait la tête de la course, les premiers coureurs s’engouffrant dans la tranchée. Elle cherchait parmi les maillots son maillot préféré : celui, violet, de Raymond Poulidor. Et cette femme, très déçue et quelque peu agacée, de s’exclamer : « Y a pas Poupou ! Il est encore derrière. Aïe, aïe, aïe… » Cette phrase d’avril, combien de fois ai-je entendu mon père la prononcer quand Raymond roulait. Combien de fois mon père aura-t-il pesté contre son champion favori et, plus encore, contre son directeur sportif Antonin Magne auquel il reprochait d’être trop « vertueux ». Ah ! si Poupou avait été coaché par le rusé Geminiani, il fût entré en tête dans la fameuse tranchée ! On dit de Poupou qu’il était toujours second. C’est faux : il lui est arrivé de se classer troisième. Et premier ! Surtout dans les classiques. Raymond, c’est Milan-San Remo remporté en résistant au retour d’une meute conduite par Rik Van Looy en 1961. Raymond, c’est la Flèche Wallonne qu’il gagne en 1963. Raymond, durant le mois d’avril, il était intenable, si puissant qu’il s’en allait en mai gagner le Tour d’Espagne.
Poupou, sur les classiques et sur le Tour, était un numéro 1. Il fut même le premier coureur à pisser dans une éprouvette lors du premier contrôle anti-dopage effectué sur le Tour, le 28 juin 1966, par le docteur Dumas. Le flacon A avait rejoint Paris en train, et le flacon B le commissariat de Bordeaux. Il ne doit guère apprécier, Poupou, ce que l’on fait subir aux champions d’aujourd’hui : chasse à l’homme, exclusion, licenciement. Il doit juger tout cela profondément injuste. Et absurde. On disqualifie Floyd Landis, on expulse Jan Ullrich, on vire Ivan Basso : est-ce pour autant qu’un Français gagnera le Tour ?
Christian Laborde
Le Figaro, lundi 30 avril 2007