Lettre à Jan Ullrich
Cher Jan,
Lassé, non de sillonner nos départementales, non d’escalader nos cols, mais d’être traité comme un “criminel”, vous raccrochez.
“Criminel”: c’est le mot que vous avez employé, lors de votre conférence de presse tenue à Hambourg, le lundi 26 février 2006. Vous portiez un costume noir et une chemise blanche.
Quel crime avez-vous donc commis, Jan? Aucun. Mais des organes de presse, plus prompts à requérir qu’à informer, et des autorités sportives pressées par les caméras de monter, non sur un vélo, mais sur leurs grands chevaux, vous ont mis au ban du cyclisme parce que votre nom figurait, parmi ceux d’autres champions, sur une liste saisie chez un médecin espagnol soupçonné de fournir des produits dopants. Avez-vous été inculpé, jugé, condamné? Jamais, sinon par la rumeur. Le 30 juin 2006, vous étiez viré d’un Tour de France que vous aviez remporté en 1997, à 23 ans. On arrachait votre dossard, on vous reconduisait à la frontière. Ceux qui accordent plus d’importance au battage médiatique qu’à la présomption d’innocence réussissaient, ce jour-là, ce qui ni le col du Tourmalet, ni le col de la Madeleine n’étaient parvenus à faire: briser vos reins de Géant de la route.
Le Tour se souvient de vous, Jan, de votre arrivée dans le peloton, en 1996, lorsque s’achève dans la montée vers les Arcs, à 3 kilomètres du sommet, le règne éclatant de Miguel Indurain. Nous n’avons d’yeux cette année-là que pour vous, pour l’insolente efficacité avec laquelle vous épaulez votre leader Bjarne Riss, dans l’usante montée du Port de Larrau. Cette année-là, vous réussissez un chrono historique, lors d’un contre-la-montre disputé sous un soleil anthropophage au coeur du vignoble de Saint-Emilion: 63, 500 km à 50,443km de moyenne, par 35 degrés à l’ombre.
Le Tour se souvient de vous, Jan, dans le Tourmalet le 14 juillet 1997. Tandis que Virenque et ses lieutenants maintiennent un rythme brûleur de cuisses, vous regardez le ciel, les structures métalliques des remonte-pentes de Super-Barèges. Sans doute vous rappellent-elles les grues du port de Rodstock. Peu de coureurs parviennent, durant l’effort, à fixer autre chose que la route. Vous regardez le paysage, ce que faisait, en 1947, en tête de la course, sur l’autre versant du Tourmalet, Edouard Fachleitner, le “berger de Manosque”. S’il s’était fait plus souvent violence, Edouard eût étoffé son palmarès. Mais ce philosophe préférait le bonheur à la gloire: “ Je veux finir sur un banc, avec les vieux à Manosque”. Il y a un peu d’Edouard chez vous, cher Jan.
Le Tour se souvient de vous, Jan, le 15 juillet 1997, dans les lacets andorrans d’Arcalis. Marco Pantani qui, en montagne, n’a pas pour habitude de faire de la figuration, ne peut vous suivre. Vous gravissez, seul, les pentes d’Arcalis sans jamais lever le cul de la selle: votre puissance est inouïe.
Cher Jan, si un jour, pour le fun, vous faites un saut dans les Pyrénées, prévenez-moi: je vous présenterai les ours, ils pleurent de ne plus pouvoir vous applaudir.
Le Figaro, lundi 5 mars 2007