La fête ovale


Avec une neige qui n’est ni celle de Noël ni celle des sommets , une lumière sans éclat, jamais caressante, des giboulées retournant nos frêles parapluies, les mois de février et de mars seraient les mois les plus mornes de l’année, des mois à zapper, à retirer du calendrier, n’était le Tournoi des 6 Nations.
Le Tournoi s’ouvre, et je pense à Françoise Sagan dont on remarquait, dans les tribunes de Colombes, la silhouette menue. Et la fine cigarette. Aujourd’hui un agent sanitaire assermenté la lui arracherait des lèvres avant de lui coller une amende. Sagan aimait la littérature, le whisky, le tabac, Colombes et Jean Gachassin. Sagan s’en tenait à l’essentiel.
Le Tournoi s’ouvre, l’hiver ferme sa gueule, et je me souviens du téléviseur au pied duquel je m’asseyais avec mes cousins, dans le salon. Disposés en demi cercle derrière nous, les fauteuils et le canapé étaient occupés par mon père et mes oncles qui écoutaient la Marseillaise en réchauffant entre leurs doigts un verre de cognac. Que Lilian Camberabero fût planqué sans ballon ou à retardement, et nos jurons fusaient aussitôt. Ici, « on se traite de con à peine qu’on se traite », chante Claude Nougaro dans Toulouse. Notre sac de châtaignes syllabiques est, il est vrai, bien rempli. Nous disposons des horions français, également de ceux, beaux comme le boa de Zizi Jeanmaire, que met à notre disposition, le gascon, cette langue parlée par les ours, les bergers, le poète Bernard Manciet, la Sainte Vierge et Bernadette Soubirous. Nos outrances, nos saillies, notre rap destroy-rural – le mot est du jazzman Bernard Lubat -, se mariaient très bien avec les commentaires de Roger Couderc dont nous sentions bien qu’il pensait comme nous. Il est vrai qu’en ce temps-là, on ne parlait pas de « fondamentaux », et les écrans des téléviseurs n’étaient pas envahis par des statistiques concernant l’occupation du terrain ou les fautes commises par les joueurs. Mon père et mes oncles n’avaient pas besoin de graphiques pour comprendre ce qui se passait devant leurs yeux. Quand les Anglais devenaient menaçants, ils buvaient un coup de Cognac afin d’encourager de plus belle Michel Crauste et Walter Spanghero. Et Christian Carrère, couvert de boue. Et Jean-Pierre Rives, couvert de sang.
Le Tournoi s’ouvre, et Raphaël Ibañez est notre capitaine. Ce dacquois au patronyme venu d’Espagne et qui joue dans un club anglais est un talonneur inusable, la pile Wonder du pack. Quelle santé, notre capitaine! S’est-il adjoint les services d’un préparateur physique, d’un psychologue, d’un gourou ? Nullement. Sa force lui vient de sa famille, de son éducation, de la table de sa cuisine. C’est ce qu’il révèle dans Le Rugby à bout de bras qui paraît aux Editions du Rocher : « Dans la famille, on aime les traditions. Le jour de Noël, on compte par dizaine : dix bouteilles à l’apéro, vingt assiettes de foie gras, trente chansons au dessert. »
Le rugby se joue et se déguste sans modération.
Le Figaro, lundi 5 février 2007