Consonne, consonne, voyelle : SKI ! Un mot bref et, quand on appuie sur le champignon du S, un crissement sans fin : celui que font les longs et frissonnants patins sur l’échine de la neige. Le mot vient de Norvège où il se prononce « chi ». Cette sonorité inconvenante, en France, ne fit pas long feu : le h fut reconduit à la frontière et remplacé par un k. Tout est au mieux dans le monde neigeux, sauf que, dans nos stations, la situation est devenue cacaphonique. En effet, sur les pistes saturées des Alpes et des Pyrénées, on rencontre plus de « chieurs » que de « skieurs ». Ils vous foncent dessus, vous jettent à terre et vous démontent le genou. Le ski a ses chauffards. A Chamonix, le ministre de l’Intérieur a réclamé « des sanctions contre ceux qui prennent des risques pour eux et pour les autres sur les pistes de ski. » Bientôt des radars, placés le long des pistes d’Avoriaz ou de Cauterets, flasheront les contrevenants. « Tolérance zéro ».
Les skis que les champions chaussent sont aussi légers que les bâtonnets plantés dans le cul des Miko, ces glaces jadis serrées dans le panier en osier de l’ouvreuse de la salle de cinéma. Je me souviens du cinéma Le Paris, à Tarbes, de la troublante beauté de Romy Schneider dans La Piscine. Skier, skier, skier jusqu’au bassin bleu dans lequel nageait Romy quand j’étais enfant.
De l’enfance, il y en a sur le visage de Régine Cavagnoud, sur son sourire, sur le bandeau Milka ceignant son front. Du talent, une audace infinie, et un sponsor en chocolat ! Je revois Régine gagner le super-G des Championnat du Monde de Sankt Anton, en Autriche, en 2001. Sur le podium, ses dents ont l’éclat des cristaux de neige. Je la revois heurtant de plein fouet, un entraîneur sur le glacier de Pitzal. Je me souviens de sa mort à l’hôpital d’Innsbruck, de la neige en larmes, du chagrin des flocons sur les toits d’ardoises des maisons en pierre de Luz Ardiden.
La neige qui est pour Claude Nougaro une « Négresse en négatif », pleure très souvent. Parce qu’elle morfle. Parce qu’elle en prend plein la gueule à cause du réchauffement de la planète. A cause de nous, car le réchauffement climatique, c’est nous et nos 4×4, nous et nos usines, nous et notre vie sans rêve. A cause de nous, les flocons meurent jeunes et se font rares sur nos pistes trop chaudes pour leur peau aussi fine que celle des nouveaux-nés. Les flocons vont se réfugier sur les glaciers, là où les téléphériques, les remonte-pentes, les œufs, les paniers, les tire-fesses n’accèdent pas. Mais cela ne saurait durer, car, dans leur cabinet climatisé, sur leurs feuilles de Canson, les architraitres dessinent les plans des voies d’accès à nos cimes inviolées. Ils construiront des hôtels de luxe sur les moraines dont Michel Leiris nous dit qu’elles sont « les marraines des glaciers, leurs reines mortes. » Ils visseront des parkings géants aux joues des roches les plus hautes, celle sur lesquelles, dans les colonnes des illustrés de mon enfance, s’agenouillait, émerveillé, Gaston Rebuffat. Gaston Rebuffat, poète alpiniste, ne trouvait, dans les neiges éternelles, ni or ni or blanc, seulement des « poussières d’étoiles. »
Le Figaro, lundi 18 janvier 2006