Bonheur


bonifaceJe serai toujours l’enfant du rugby, du Stade Jules Soulé, un stade en bois, route de Sarrouilles, où jouait le Stadoceste tarbais, le club de « Pipiou » Dupuy et, plus tard, de Philippe Dintrans. A Jules Soulé, les piliers du Stado, avant le coup d’envoi, retroussaient les manches de leur maillot jusqu’aux épaules, comme faisait le tueur de cochons avant d’enfoncer dans la gorge de l’animal un couteau aussi long qu’un piquet de touche.

Je serai toujours ce môme, debout dans les « populaires », qu’enthousiasmaient, quand ils venaient affronter le Stado, les frères Boniface. Oui, j’ai vu jouer, sur la pelouse de Jules Soulé et sous le magnifique maillot jaune et noir de Mont-de-Marsan, André et Guy Boniface. C’est dire si j’ai été un enfant heureux. Les chagrins accumulés durant la semaine s’évanouissaient dès que les Boni jouaient, réussissaient cette merveilleuse passe croisée qu’ils ont inventée. J’étais heureux. Eux aussi étaient heureux C’est ce qu’écrit aujourd’hui André Boniface, dans son livre Nous étions si heureux qui paraît aux Editions de La Table Ronde. Emouvant livre qui commence par la fin, la fin brutale de Guy, le 31 décembre 1967. La route d’Hagetmau, le virage, l’accident. Guy sur la table d’opération de la clinique Fournier à Saint-Sever, sa main serrant avec le peu de force qui lui reste, celle d’André. Son souffle qui s’éteint. Le corps de Guy transporté à Monfort, dans la maison familiale. On le couche, non dans la chambre qu’il partageait avec André, mais dans la chambre d’amis : depuis la fenêtre de cette chambre, on voit les poteaux du terrain de rugby.

J’ai vu joué les Boniface à Jules Soulé, et je regarde les All Black à la télé. Ils crèvent l’écran depuis toujours. Il y a le maillot d’abord, ce maillot noir comme le drapeau des pirates, comme la nuit tombant d’un coup. Sur ce ciel d’encre et de coton, brille la branche argentée, non d’une étoile, mais d’une fougère. Ainsi les All Black trimbalent-ils en permanence sur leur buste un peu de leur pays, lequel compte 268 680 km² et 520 clubs de rugby. La Nouvelle Zélande est une longue succession de vestiaires et de pelouses. Il y a le haka, ce chant de guerre maori. La guerre est moche, une « connerie », rappelle Jacques Prévert. Oui, la guerre est une « connerie » sauf quand elle se déroule à Christchurch, à Dunedin ou à Gerland. C’est une guerre sans obus, sans canon, sans baïonnette, la plus courte qui soit – 80 minutes ! -, mais la plus intense. Ils ont le haka, et nous avons des mots en pagaille pour désigner ce qui se passe durant la bataille : on « s’echarougne », on « s’estirgousse », on « s’escargasse », et on « s’estirampile par le maillot » avant de « s’espanler dans le tas. »

J’ai vu jouer les Boniface, les All Black, et j’attends les Pumas qui veulent disputer le tournoi des Six nations, lesquelles ainsi seraient sept. Qu’on les accueille à l’aéroport à bras ouverts et, sur le terrain, à bras raccourcis ! Et qu’ils viennent s’entraîner à Monfort, chez les Boniface ! André leur parlera du « wonderful game », du « jeu merveilleux ». Ainsi les All Blacks nommaient-ils le rugby à la française.

Le Figaro, lundi 13 novembre 2006