Shangaï dream


grand_prix_chineLongues, lisses laquées comme les ongles des danseuses dont les bras ont là-bas la couleur du mimosa, les F1 glissent sur le circuit de Shangaï : éclairs bleus, blancs, jaunes, noirs, et celui – rouge - du vainqueur : Michael Schumacher.

Eclairs, oui. Nous sommes bien au pays des astres. Sur cette terre formatée où tout est joué d’avance, les pilotes de F1 sont les seuls à rivaliser avec les étoiles : des étoiles filantes dotées de mains, dont l’une lâche le volant et s’élève, quand la victoire est au rendez-vous. Quelle belle main, large et gantée , pareille à celle des cosmonautes qui nous saluent de leur vaisseau.

Comme les étoiles filantes dont ils connaissent les trajectoires, les pilotes de F1 parfois s’éteignent sur le circuit et nous manquons aussitôt de lumière. Le ciel connaît une panne de secteur, le 1er mai 1994, lorsque Ayrton Senna se tue à Imola. Dans quel autre sport le verbe « immoler » est-il conjugué de la sorte ? Je revois la tête d’Ayrton Senna – sa Williams vient de s’immobiliser -, penchée, inerte, comme séparée du tronc, semblable à l’ ampoule d’une lampe de chevet à demi sortie de son logement. Il y a, sous ce casque jaune et vert, tout ce que nous sommes, tout ce qui nous effraie. Dans les collèges où les élèves s’ennuient, dans les classes que les professeurs rejoignent en traînant les pieds, on devrait raconter la vie et la mort d’Ayrton Senna dont le casque, peint en bleu, orne le drapeau du Brésil. Nous avons tout à gagner à fréquenter ces oniriques carcasses. Leur commerce nous empêche de n’être que ce que nous sommes : des tireurs de valise à roulettes dans le hall surpeuplé des gares et des aéroports.

Shangaï : quel nom fabuleux ! J’ai posé les pieds, une fois, dans cette ville : c’était en lisant un poème de Kenneth White, je crois. Pour construire ce circuit sur lequel Schumacher ne courra plus, on aura sans doute rasé deux ou trois villages où s’entassaient de pauvres hères. On agit de la sorte à Pékin. La ville doit être prête pour accueillir les Jeux olympiques en 2008. Alors on détruit des quartiers entiers, des maisons minables, et, des gravats, jaillissent des hôtels, des stades, des salles de presse, des plans d’eau. Les habitants, eux, se retrouvent à la rue avec, sur leur dos, leur mobilier en bois léger.

Sur le circuit de Shangaï, des mots en lettres géantes – Bridgestone, Sinotec, Panasonic – se tiennent prêts à bondir, à mordre, sortent leurs mandibules comme dans La Guerre de JMG Le Clézio. Dans cet empire dont les sages disent que le silence est la plus belle des paroles, on doit juger extrêmement bavards ces champions. Ils ne se taisent jamais : leurs casquettes, leurs combinaisons couvertes d’idéogrammes – Boss, Shell, Seiko, Telefonica – continuent de parler quand ils n’ont plus de salive.

Désormais, à Shangaï comme ailleurs, des vroums d’enfer et des magnum de Mumm. Là-bas, cette vroumerie grisante, entêtante, a le mérite de couvrir les détonations des pistolets qui logent leurs balles dans la nuque inclinée des condamnés à mort. Tout est au mieux.

Le Figaro, le 2 octobre 2006