Bernard Mathieu, D’Amour et d’eau douce


mathieu_merLe premier paragraphe de Jusqu’à la mer, le nouveau roman de Bernard Mathieu, compte trois mots, cinq consonnes, une semi-consonne, une poignée de voyelles et dit : « Je m’ennuyais ». Pour se débarrasser de cet ennui, de Paris et de son RER, le héros enfourche sa bicyclette et file « cap à l’est, sur le soleil montant ». Ce n’est devant sa roue, pendant de longs kilomètres, que centres d’incinération d’ordures, transformateurs, stations de pompage, « collines de fer tordu », « monceaux de tôles convulsées », et c’est tout à coup « le ruban ». Il s’agit non du ruban qu’un champion franchirait en vainqueur, mais de la Seine, que le héros a toujours aimée et qu’il souhaite maintenant avoir pour voisine. Jusqu’à la mer, c’est l’histoire d’un homme qui part, qui ne sait pas où il va, mais qui n’a pas oublié que les « étoiles au ciel [ont] un doux frou-frou ». Son ciel, c’est le fleuve, et les péniches sont les étoiles de ce fou pédalant. Les péniches, le soir venu, se serrent les unes contre les autres comme le feraient des brebis. A l’aube, elles se dispersent et, comme notre héros, amateur de chemin de halage, proche d’un jacques Réda au dos duquel Antoine Blondin aurait épinglé un dossard, reprennent leur route silencieuse. Sur l’une d’elles, une femme. A chaque quai, à chaque franchissement d’écluse, notre héros la retrouve et l’aime. Une femme, une péniche, l’eau : un monde dont nos rêves disent qu’il est vivant et vrai s’impose en douceur, effaçant le monde factice et laid dont nous sommes prisonniers.
Jusqu’à la mer, Bernard Mathieu, Ed. Joelle Losfeld.