Comment ?


klimtarbredevieComment écrivais-je un poème, quand je n’étais pas romancier ?
En ce temps-là, il n’y avait ni pages noires, ni paragraphes empilés. Une poignée de mots suffisait à mon bonheur, jetés sur le papier comme des fèves, des osselets, des haricots tarbais.
Que le papier fût à lettres ou d’écolier, les mots trouvaient place sur son dos, comme mon père sur le chameau quand il était méhariste. A chaque mot foulant le sable, le monde disait : je suis là. Que les dunes étaient accueillantes et nombreuses les oasis !
Je disais arbre, fenêtre, toit et ivre j’étais de les avoir dits !
Je lisais Guillevic et beaucoup Reverdy. Espace au fond du couloir est superbe, Cerisier l’est aussi.
Les mots surgissaient, splendides. Je ne décidais que de leur place sur la feuille, de leur façon de l’habiter, de la longueur du vers, des volumes, du dessin. J’étais un cartographe, un géomètre.
Peu de mots et peu d’outils, car sommaire la charpente, soumise au mot, son chas, tout à son éclat.
Je disais chêne et mes doigts caressaient toutes les écorces. Je fréquentais le monde. Le poème naissait de ce commerce. Les mots chantaient comme des grillons. J’écrivais avec une paille. J’étais Pan, sa flûte.
Je disposais les mots sur la feuille, pierres, grumes, galets. Je les observais longuement, puis les ouvrais. Au monde qu’ils nommaient s’ajoutait, se substituait le monde qu’ils portaient en eux, dans leur chair, enfoui, intact.
Ce monde jaillissant des mots fracturés, fracassés, ouverts comme des noix, me paraissait nouveau, autre. Il n’était que le monde de l’arbre et de l’homme, mais à sa naissance.
Le monde à sa naissance. J’aurai pris pour l’atteindre de nouveaux chemins. Me voici, pressé d’emprunter le plus vieux sentier.