Le grizzly de Pennsylvanie


floyd_landisAvec son casque descendant sur son front, la jugulaire jaune, presque kaki, avec sa barbiche qui lui fait comme une mentonnière, Floyd Landis, défaillant dans la Toussuire, mitraillé par sa propre sueur, ressemblait à un soldat de Band of Brothers de Spielberg
La défaillance, la vraie. Plus d’essence. Malgré tout, il montait, sans jamais secouer son vélo. Il roulait, le buste immobile, la tête rentrée dans les épaules, le regard caché derrière des lunettes couleur de pain d’épice. On aurait dit un grizzly de Pennsylvanie.
Un mec de Band of Brothers, puis un grizzly, également un rappeur avec sa casquette retournée, quelque chose enfin d’un héros de BD : il a plusieurs têtes, Floyd. C’est un dur à cuire qui, en 2002, aimait bien se la couler douce, à Gérone, en buvant des cappuccinos. Il venait, cette année-là, de rejoindre l’équipe de Lance Armstrong. Le Boss a vent du comportement désinvolte de cet équipier qui revêt des tenues « fantaisistes » et roule en chantant : « Somebody’s going to be my bitch today ». Il l’invite à s’entraîner avec lui. Fini, les sorties de deux heures. Avec Lance, c’est cinq heures de selle. Voilà qui sans doute rappela à Floyd son adolescence à la ferme. Son père, pour le dissuader d’enfourcher sa bécane, lui imposait des travaux éreintants. Et c’est la nuit que Floyd allait rouler.
A quoi pensait-il, Floyd, à la Toussuire lorsqu’il subissait cette terrible défaillance? Il devait penser aux cappuccinos de Gérone. Il se disait : « La Toussuire sans essence, c’est moins dur que la ferme. A la ferme non plus, il n’y avait pas d’essence. » Il se disait : « Je laisse passer l’orage et, le soleil à peine revenu, je fonce. » Comme un mec de Band of Brothers. Comme un grizzly. Comme Lance. Ce qu’il fait, le lendemain, dans le col des Saisies, puis dans la terrible montée de Joux-Plane.
Avec son casque descendant sur son front, la jugulaire jaune, avec sa barbiche qui lui fait comme une mentonnière, Floyd arrive à Paris. La ligne franchie, il ira boire des bières. Et des cappuccinos. Comme à Gérone.
Christian Laborde
Le Journal du Dimanche, 23 juillet 2006