Comment peut-on être basque ? En revendiquant un territoire, en le ceignant d’une palissade ? Non. On devient basque en poussant en mêlée. Ce que font Imanol Harinordoquy aux nom et prénom longs comme un train entrant en gare d’Irun, ou encore Marc Lièvremont dont les crampons s’enfoncent dans la terre d’Aguilera comme les racines d’un chêne tant il résiste debout à toutes les bourrasques. Les mecs poussent et avancent. Dimitri Yachvili, qui possède le minuscule tarin de Tintin et l’incroyable toupet d’Astérix, les mène avec l’assurance et l’autorité d’un berger basque à l’œuvre dans la pampa argentine ou dans l’Ouest américain. Rien n’est plus beau qu’un groupé pénétrant du B.O. Le ballon est à l’abri, au chaud, comme un kangourou dans la poche ventrale de sa mère. Qu’un avant vienne à tomber et aussitôt Yachvili le saisit par le colback, le remet dans le paquet de chair qui avance toujours, dans le pétrin tonique que rien ne semble pouvoir arrêter. Yachivi, quand il conduit ses avants, pose la main sur leurs fessiers qui bossent. Il leur parle, en géorgien, en français, en basque, en je ne sais quel patois. C’est un patois pastoral dont ces béliers mêlant leurs sueurs et leurs souffles saisissent les nuances. Il les encourage, les engueule, ils avancent, leurs dos soudés comme les boucliers d’une escouade de l’armée de César exécutant la fameuse tortue. Ils foncent vers les 22 mètres comme les taureaux descendent à Pampelune la rue menant à l’arène. Puis tout s’arrête, se stabilise, le pétrin se fige, devient solide. Il ne peut chavirer, semblable en cela au rocher de Biarritz. De précieux mètres ayant été gagné, Yachvili, après avoir logé une jambe entre celles de ses avants, se saisit du ballon luisant comme un sou neuf, alerte ses lignes arrière. Au rouleau compresseur succède alors le jet de sagaies, la traversée des lignes arrière, l’essai planté par Traille.
Attitude Rugby N° 11, juillet-août, 2006