Carte Blanche
CARTE BLANCHE
Il n’y avait pas de bibliothèque dans la maison de mon enfance, à Aureilhan, près de Tarbes, et les héros dont les aventures m’émerveillaient sortaient, non des pages d’Alexandre Dumas, mais de la bouche de mon père qui me parlait du Tour de France. D’Artagnan aura toujours un dossard.
Je revois mon père, assis dans la cuisine, refermant son opinel, remplissant de rouge son verre Duralex. Le Tour, dans sa bouche, c’était d’abord le triomphe des voyelles, du A, du I, du O. Le A de Vicente Trueba. Le I de Fausto Coppi, de Gino Bartali. Le O de René Vietto, de Julan Berrendero. Le Tour de France, ce sont ces échos vocaliques que couvrent tout à coup, le 15 juillet 1969, lors de l’étape Luchon-Mourenx, un consonantique Klaxon, une sirène sciant la roche : Merckx. Ce nom rugueux, électrifié, hérissé de chevaux de frise dit bien de quel bois se chauffe celui qui le porte. Ce nom dit : voici un ogre, et cet ogre dévore tout. C’est ce que fera Merckx sur les routes du Tour. On le surnommera le Cannibale.
Consonnes, voyelles, amorces de mélodie, rifs, percussions, jingles - « à vous la route du Tour, à vous Jean-Paul Brouchon » -, j’ai découvert, en écoutant mon père parler du Tour que la langue est une chair. Je me lierai à des héros de romans en franchissant, le cœur battant, les portes de la bibliothèque municipale de Tarbes, mais aucun d’eux ne prendra la place des héros du col d’Aubisque et des terres lunaires de l’Izoard. Mieux, aujourd’hui, à l’heure ou les héros ont été chassés de romans exsangues, de ces narrations sans langue ni tempo, c’est la route du Tour qui satisfait ma soif d’aventures.
Aujourd’hui, le héros, le mec ultra-vivant c’est Lance Armstrong. Il existe 3 Armstrong : celui qui soufflait dans la trompette, celui qui a marché sur la lune, et celui qui l’a décrochée au sommet de Hautacam.
Lance Armstrong a mauvaise presse. Plus précisément la presse est mauvaise avec lui. Quelle presse cherche donc des poux dans les cheveux coupés courts de cette star mondiale? La presse française essentiellement. Quelle presse en France ? La presse du soir et de révérence, celle qui voit dans le public enthousiasmé par les exploits des Géants du Tour « la plèbe des bas-côtés et des tables de campings », également la presse sportive dont Lance, pendant sept ans, a dopé les ventes.
Amstrong est-il dopé ? Des journaux, ayant récupéré au fond d’un laboratoire des pipettes de pipi congelé qui aurait appartenu à Lance, croient pouvoir répondre oui. Lance Armstrong répond non. Eddy Merckx qui, s’agissant du Tour, en connaît un rayon répond : « Je fais confiance à Lance. » Faisons confiance à Merckx et laissons la parole à Christophe Dugarry : « Si la cocaïne faisait gagner, la Colombie remporterait la Coupe du Monde. »
Le dopage est une vieille histoire et sa première victime non pas le cycliste Tom Simpson mais le pugiliste Milon de Crotone, au VIeme siècle avant Jésus-Christ. Cette vieille histoire, il faut l’oublier. Les Géants du Tour ne sont pas des parangons de vertu, simplement des héros, c’est à dire des être de chair et de sang qui osent sortir du peloton social au sein duquel nous restons frileusement blottis. Et ce qui est proprement stupéfiant chez Virenque, ce n’est pas tant la prise d’EPO que son come-back victorieux sur un Tour d’où il avait été violemment chassé, son retour au plus haut niveau en dépit d’une campagne nationale de dénigrement et de moquerie qui aurait dû le laisser au fond du trou. Le retour de Virenque montre que la foi soulève les montagnes, y compris le Tourmalet.
Le Tour a-t-il changé ? Non ! Dans les Pyrénées, c’est toujours la Tour de Babel tant les langues s’y mêlent en juillet : espagnol, basque, occitan, flamand…On y entend même du français et, depuis 1999, de l’américain. Sur la route surchauffée , aux « Aupa Indurain » viennent s’ajouter les « Texas Pride ». Et les derniers ours reçoivent la visite des troupeaux de longhorns, ces taureaux dont les cornes et le crâne ornent dans les westerns l’entrée des ranches.
Oui le Tour continue grâce à Lance Armstrong qui lui offre l’Amérique. Faut-il être ingrat pour oser dire de lui qu’il « restera à part ». A part, vraiment , les petits braquets auxquels il a recours en montagne comme jadis René Vietto ? A part, vraiment, sa fabuleuse équipe US Postal puis Discovery Channel qui nous fait songer à la Molteni de Merckx ? A part, vraiment, ses accélérations foudroyantes entre les pare-avalanches de la Mongie qui réveillent en nous le souvenir des grimpeurs les plus aériens ? Lance Armstrong appartient pleinement à la légende des cycles à laquelle il ajoute, chaque fois qu’il frotte son cuissard contre le jean vintage de sa meuf, une note sexy.
Oui, le Tour continue et chaque fois que Lance Armstrong, Jan Ullrich ou Yvan Basso écrasent un chrono nous sous sentons bien mieux. Les horloges, responsables de nos cheveux blancs, ont tout à coup ont moins d’arrogance. Le Temps, cet ennemi dont Baudelaire a saisi la gloutonnerie, paraît freiner. Il aurait trouvé son maître. Nous sommes provisoirement sauvés. Merci, champion !
Sud-Ouest Dimanche, le 2 juillet 2006