Sur un rectangle de désert


Roland Garros

tennisTout est dans tournoi. Un joli mot que celui-là. Du verbe tournoyer, et je pense à toutes ces têtes, à toutes ces paires de lunettes de soleil qui tournent à droite puis à gauche, soucieuses de ne jamais perdre de vue la balle jaune et charnue, ce minuscule soleil, le seul que nous puissions serrer entre nos mains. L’échange à Roland Garros dure parfois si longtemps que les têtes ne tournent plus rond : le tournoi donne le tournis.

Tournoi est un mot français, je veux dire un mot qui appartient au domaine de la chevalerie et de la poésie. Dans ce cher et vieux pays, depuis Arthur, depuis les troubadours, les tournois se livrent avec des épées et des mots. Et les poètes aiment le tennis. Je pense à Ossip Mandelstam qui lui consacre un poème dont j’extrais un quatrain :

Le sportif joyeux, au puisoir

Boit une eau de source fraîche,

Et c’est de nouveau la guerre,

Et c’est l’éclair du coude nu !

Au puisoir de Roland Garros, la source est isotonique, et le coude nu celui de Martina Hingis.

Tennis est lui aussi un mot français. Le Petit Larousse le dit anglais. Le Petit Larousse, une fois de plus, se fout du monde. Tennis est la contraction, l’amalgamerie, après effondrement des parois et cloisons syllabiques, du substantif tendon et du verbe se hisser. A Roland Garros, Gustavo Kuerten ou Rafael Nadal se hissent à la force des tendons au sommet du tableau.

Un tournoi donc, et des chevaliers. Ils entrent sur le court avec leur grands sacs de sport qui tiennent à la fois du bouclier et du carquois. Roger Federer frappant contre sa paume sa raquette afin d’en vérifier la tension, Chris Evert laissant courir ses ongles vernis sur les cordes de la sienne, fourbissent véritablement leurs armes. Dans quelques minutes, ils crieront, râleront, car le tennis est aussi affaire de gosier. A Roland Garros les cris, de souffrance et de plaisir, montent non des travées mais du court lui-même, en terre battue.

La terre battue est orange, ocre, comme un sol venu d’Afrique, un rectangle de désert vissé au macadam de Paris. Le tennis est un sport sophistiqué, mais Roland Garros un tournoi élémentaire. La terre, ils la sentent tous sous leurs pieds, répondent à ses signaux, surtout Noah, griot du court central. Quelque chose de sacré se joue quand ils jouent. Quelque chose d’essentiel est en jeu. C’est pour cela qu’ils parlent tout seuls parfois, qu’ils remercient le ciel, qu’ils prennent la pluie à témoin. C’est pour cela que John Mc Enroe, se dirige vers l’arbitre, le traite de tous les noms d’oiseau que le petit homme assis sur son tabouret ne sera jamais. Seul Mc Enroe est un oiseau, quand il monte au filet et frappe la balle.

balle01Dans notre mémoire la balle est blanche, comme une boule de neige. A Roland Garros, les boules de neige ne fondent jamais. Aujourd’hui, les balles sont jaunes, comme l’été dont Roland Garros célèbre l’arrivée. Blanches ou jaunes, les balles ont la densité d’un chignon de ballerine, Roland Garros est un ballet.

Sur la terre battue de Roland Garros, le vent se lève, soulève un peu de poussière orangée, pareille à celle qui sprinte dans les westerns en poussant devant elle, une branche morte, la page déchirée d’un journal. A Roland Garros, au service, c’est toujours Clint Eastwood.

Christian Laborde, Le Figaro, lundi 29 mai 2006