C'est dit


Claude chérissait les cahiers, singulièrement ces cahiers à la couverture entoilée, de marque Racine, que sa sœur lui achetait, et sur lesquels il inscrivait, à l’encre noire, des mots qui ne le comblaient jamais.

Dans C’est dit (1), poèmes retrouvés dans les valises de Claude par David Mc Neil, l’auteur de Toulouse ouvre devant nos yeux un de ces cahiers qui ne le quittaient pas : « Quel beau cahier ! Quel beau papier ! Sur les fils tendus rectilignes de ce fin quadrillé, ma plume va se poser, s’envoler, déposer encore – on sonne, c’est Jo, va falloir sortir le pognon – sa Majesté le Mot. Ca y est. Les ratures commencent et déjà l’envie de déchirer la première page[…] »

Ah ! Claude et son fichu doute, son empressement à dénigrer ce qu’il notait sur la feuille avec une application d’écolier. Il attendait beaucoup des mots qu’il tenait pour des oasis et s’estimait indigne d’eux, leur piètre serviteur. Et pourtant, que de belles chansons ! Certes, mais la chanson demeure un art mineur, rappelait-il, comme Gainsbourg qu’il retrouve à la NRF. Etait-il de son avis ? Quand on usait devant lui de l’ expression « art mineur », il répliquait: « Art mineur, mais mineur de fond ! Permettez que je me rende au charbon de mon langage et que je suce le gravier des mots pour en faire des émeraudes. ». Il n’y a pas d’art majeur ou d’art mineur, seulement des œuvres qui, sous le soleil, pèsent ou non leur poids d’humanité.

C’est dit est un petit sac rempli d’émeraudes. On y trouve, pêle-mêle, les cactus du Mexique, des ormeaux du Quercy, des bungalows américains, le blues – « Baudelaire l’appelait le spleen/Ma grand-mère l’appelait cafard/et moi je l’appelle pas/il sait venir tout seul » -, le peignoir de Cocteau, Hélène allant « lire L’Equipe au soleil », le « petit visage pointu » de Cécile, un cheval, Miles Davis « tout barricadé de lunettes/et crépu de 100 000 nuits ». La Salpetrière aussi. Il voulait mourir d’un « concert de la gorge », mais ce fut le pancréas. Qu’importe, car c’est la vie qui l’emporte avec, sur le dos, le maillot jaune des genêts : « Ah que genêts/que genêts/ que je naisse/au jaune des genêts/à l’or de la jeunesse/Ah que genêts/que genêts/ que je naisse »

C’est dit, c’est écrit. Fait pour être lu. Pour être dit. La musique, cette fois, est à l’intérieur. La musique cachée dedans, il l’appelait la « motsique »

Christian Laborde, Le Nouvel Observateur(mai 2006)

(1) : Editions Gallimard, 136 pages, 11 euros.