Si Christian Laborde gagne à être connu, pareillement, et plus encore sans doute, le lecteur gagne à le connaître.
Tout d’abord, comment ne pas éprouver d’estime pour un homme qui déteste les chasseurs, l’Europe et son Euro, le pouvoir du fric, la flicaille post-moderne, les « élus » gestionnaires, les parcs d’attractions, les e-mails, les banques, Rudolph Diesel, la Modernité, l’énergie atomique, la bourse, les jeux ludo-éducatifs, les 4×4 pour gros cons ?... Et comment ne pas éprouver de sympathie pour un homme qui aime l’Argentine, les femmes, la D.S. « Prestige » vedette du Salon de l’Auto 1958, l’envol des mouettes, la jolie Clotilde qui se baigne nue dans une rivière, le vent de la pampa, les nuances roses et mauves du ciel, les coquelicots, les eaux jaunes du Paraña qui se joignent à celles de l’Uruguay, les libellules, les vaches qui pleurent, le souvenir d’une péniche sur un chemin de halage un soir d’été ?
Gargantaur est un superbe roman et l’on enrage de ne pas bénéficier d’un tel crédit qu’il suffise de le proclamer sans avoir à s’en expliquer. Quoi, à la fin, ma parole ne suffit pas ?...On songe au mot de Pierre Reverdy : « L’évidence paralyse la démonstration ».
Tentons tout de même, le moins pauvrement possible, d’évoquer ce roman...
Nous sommes dans un futur indéterminé mais du train où vont les choses, c’est à dire du train où se défait un monde qui n’était pas sans élégance, il est à craindre que nous nous trouvions dans un futur très proche. A deux doigts du cauchemar entrevu dans Métropolis de Fritz Lang (1927) puis Brazil de Terry Gilliam (1985), un demi siècle plus tard. Sans parler d’Orwell...
Au fond, Laborde ne fait qu’accentuer les tendances de la société actuelle, les envisageant dans leurs développements ultimes mais y ajoutant, contrairement au sociologue, la grâce et l’efficacité du romancier en colère. Qu’on imagine des centres villes pour nantis où la vie est aseptisée bien que les effets du nucléaire s’y fassent sentir par la bande (si l’on ose dire !) : sous le regard câlin de la poissonnière, le poissonnier sert ses clientes très vite mais il est vrai qu’il a « quatre mains et deux bites », ceci expliquant la joie des clientes et celle, en vérité d’une autre nature, de la poissonnière. Aux portes de la cité radieuse bourrée de flics, section d’assaut, milice et groupes de combats, on arrive à la zone, lieu de la multitude, terre de métissages où les lascars en colère ne laissent pas mourir le feu : autobus, voitures de pompiers, immeubles, tout brûle à l’image de Gargantaur, complexe à ordures où l’on enfourne frigidaires, porte-avions et autres camelotes qui ressortent en lingots pour fabriquer d’autres frigidaires, de nouveaux porte-avions et infiniment de camelotes.
Orlando, le personnage central du roman, est chauffeur de taxi. Il roule en D.S. « Prestige », lit beaucoup et choisit ses clients. Dans ce monde si laid, et déjà si proche du notre, il survit grâce au rêve d’Argentine où jadis partit un de ses ancêtres. Au triomphe minable de la marchandise, il oppose Buenos Aires, ville mauresque, terre de félicité et eldorado. Les vieilles façades hispaniques contre le yaourt bio et survitaminé de l’imbécile « heureux ». Le livre d’Albert Londres sur les cargos de la ligne Hambourg-Montevideo contre les hyper surfaces. Le sud coloré et odoriférant contre le nord « clean » et dépressif.
Certes, Orlando pratique l’amitié et connaîtra l’amour mais bon, cette passion si bien décrite (Laborde semble savoir aimer les femmes) ne sera pas des plus simples...
On ne peut nier aussi qu’épouvanté par ce qui nous attend, certains passages sont d’une drôlerie absolue et nous arrachent un rire nerveux. Par exemple, dans ce meilleur des mondes, les super-Verts feront arrêter en une nuit et à leur domicile tous les chiens de la ville avant de les gazer : trottoirs propres obligent. Mais l’autorité, qui veut hélas bien faire, clônera de malheureux clébards qui seront génétiquement modifiés pour fabriquer le chien sans anus. Adieu, étrons, mais adieu aussi liberté. Triomphe de la propreté dans les villes moches et froides contre déjections canines dans les villes de rêves où règne encore une humanité dont il faut savoir accepter certains inconvénients. Alors, qui sont les barbares ?
On a la propreté qu’on mérite.
A la réflexion, Laborde, révérence gardée, est un lascar des Lettres Françaises quand tant d’autres, dont on fait si grand cas aujourd’hui, n’en sont que les poupées gonflables. Laborde est un romancier de tempérament, qui doit avoir beaucoup d’ennemis, comme il est d’usage pour tout bon écrivain. Il est porteur d’un univers. Davantage révolté que révolutionnaire, anti-conformiste qui ne se soumet pas, il est de la famille des Barbey d’Aurevilly, des Bernanos. Ses petits frères s’appellent Sébastien Lapaque et Jérôme Leroy. Il s’agit, on le voit, d’un gentlemen et ne l’est point qui veut.
Bref, comme d’habitude, il faudra cinquante ans pour que les crétins et les jaloux l’admettent, mais en cette détestable époque, Laborde est un de nos rares bons écrivains.
Frédéric H. Fajardie