Pau douce


A Pau, le printemps étant volontiers précoce et l’automne ne mourrant jamais, les jeunes filles se vêtent de peu et l’on est assuré, boulevard des Pyrénées, ou bien à la sortie du Lycée Louis Barthou, de voir briller, dans leur nombril, la goutte d’or de leur piercing.

Pau, c’est d’abord des jeunes filles auxquelles on n’a rien à reprocher, hormis de trimbaler en permanence un sac à dos qui cache à nos regards la marque de leurs jeans. Les jeans, elles les essaient et les achètent, rue Serviès, en écoutant Clandestino de Manu Chao.
Pau, c’est d’abord des jeune filles, des Lolita dont le père, Vladimir Nabokov, vécut ici dans la propriété de son oncle, le prince russe Roucavitchnikov. Toutes, l’été venu, sirotent des demis-pêche et filent à Saint Jean de Luz où les vacanciers qui boudent la plage se régalent de macarons.

Pau, c’est un ciel dont peintres et photographes n’ont jamais pu reproduire le bleu. A Pau, Jean-Pierre Ugarte peint, mais des ciels intérieurs, des naufrages somptueux, des accidents oniriques, des atterrissages basco-surréalistes en bout de piste. Le bleu du ciel de Pau a donné naissance à une chanson, à un tube qui caracole en tête au Top 50 des banquets palois. Ecrit en occitan, en langue du pays mais loin de ce dernier, le tube demande : - Bèth cèu de Pau, quan te tornarèi véder ? Beau ciel de Pau quand donc te reverrai-je ? Et ce blues agricole, cette patoisante rapperie, les supporters palois du Quinze de France le font sonner dans les bars gallois et écossais lors du tournoi des Six nations.
Il y a partout du bleu à Pau. Il y en a jusque sur les murs du célèbre château auxquels sont fixés, vissés, le temps d’une réfection, de longs rectangles de tôle, de longs pans de matière plastique azurée. On croirait le château juponné de ciel, emballé par Christo, comme le Pont Neuf à Lutèce, où la côte de Little bay en Australie.

Le ciel est au-dessus de Pau, si bleu, si calme… Sous ce ciel agrafé aux Pyrénées et qui descend vers Biarritz jeter son bleu dans le bleu de l’océan, vivent 80610 personnes. Cette population comprend une majorité de turfistes et 129 pacsés. On trouve de tout à Pau : des vendeurs de fromage du pays, des policiers en scooters, des notaires, des veneurs, des ornithologues, des industriels anglais, des internautes germaniques, des banquiers ibères, des magistrats sévères, des taggeurs, des sportifs de haut niveau, des professeurs de russe, et des bonnes sœurs. Les bonnes sœurs paloises sont couturières et logent au couvent des Réparatrices. A Pau, on trouve aussi des parachutistes. Ils portent un béret rouge. Il allait très bien à Pierre Gripari qui à Pau fut para. Comment ne pas songer à lui lorsqu’on assiste, dans le ciel bleu, au ballet des voilures blanches ? N’ont-elles pas la légèreté de ses mots ? Les libraires de Pau devraient mettre Gripari dans leurs vitrines.

Il y a, à Pau, deux types de librairies : celles où l’on trouve de tout, y compris des livres, et celles où l’on ne trouve que des livres sur Pau. Les adolescents à casquette et baggie traversent les premières, place d’Espagne, avant de s’engouffrer dans les cybercafés où les attendent, sur des écrans qui ne s’éteignent jamais, des guerriers, des ensorceleuses et des paladins. Les touristes, les pyrénéistes et les érudits enrhumés fréquentent les secondes, rue Saint-Louis, place de la Libération. Chez Marrimpouey, éditeur depuis 1760, on achète des ouvrages sur les villas anglaises de Pau, sur la flore pyrénéenne, et les œuvres d’un des plus grands poètes européens d’aujourd’hui : l’occitan Bernard Manciet.
L’occitan, est-il encore parlé à Pau ? On peut l’entendre aux Halles, les jours de marché et, en février, au Hédas, durant le Carnaval.
Cette langue que parlaient couramment les naufrageurs de la côte landaise, la Sainte Vierge et Bernadette Soubirous, permet de dire du bien des légumes et du mal de l’euro. Quand sont apparus les centimes d’euro, illisibles, insaisissables et oxydables à souhait, les jurons occitans reprirent du service et, à Pau, le fameux Diu vivant ! fit de nouveau vibrer clayettes et cageots. Le Diu vivant ! – prononcez : Diou bibann !, traduisez : Dieu vivant ! – est la star des jurons, et son origine nous en apprend beaucoup sur les Palois. Cette exclamation populaire, ce jingle destroy-rural, tantôt chuchoté, tantôt hurlé, sort de la cuisse de Jupiter, très exactement de la bouche de Jeanne. Jeanne d’Albret était protestante. Fan de la Réforme, elle avait exigé des Palois qu’ils jurent fidélité à Dieu, non sur la Croix, mais sur la Bible, en s’écriant « Au diu vivant !», « Au dieu vivant ! » Les Palois n’avaient d’autre choix qu’obéir. Ils obéirent, mais s’empressèrent de transformer ce jurement en… juron.

Les jurons dits, la monnaie rendue et les asperges embarquées, les Palois vont dans les cafés voisins des Halles lire la presse, histoire de savoir qui est mort, qui a klaxonné en pleine nuit à Caubios Loos, et combien d’essais la Section Paloise a marqués. La Section paloise fournit depuis belle lurette le XV de France en joueurs de talents. A François Moncla, à Robert Paparemborde succèdent aujourd’hui le rapide et puissant Damien Traille et le vendangeur de ballons Imanol Harinordoquy. Imanol Harinordoquy : un octosyllabe sur un terrain de rugby. C’est çà Pau ! Trois journaux locaux dans les kiosques: La République des Pyrénées, Sud-Ouest, Eclair-Pyrénées vendus respectivement à 32 000, 15 000 et 9000 exemplaires. Les trois titres viennent d’adopter le format tabloïd. Le dimanche, les palois achètent Sud-Ouest Dimanche.
A Pau, aux ballons que l’ on frappe, s’ajoutent les ballons que l’on descend, ces « verres de contact » conseillés par Antoine Blondin qui, à Pau, descendait à l’Hôtel Continental, et déconseillés par les ophtalmologistes qui prétendent nous aider à y voir plus clair. A Pau, le vin c’est le Jurançon, et le sommelier, Paul-Jean Toulet :
« Un jurançon 93
Aux couleurs du maïs,
Et ma mie, et l’air du pays :
Que mon cœur était aise. »
A Pau, le Jurançon - domaine de Souch, Yvonne Hegoburu - se déguste, place Royale, au bar Les bien-pensants. Le Jurançon, sec ou sucré, chasse les mauvaises pensées, possède des vertus cicatrisantes, comme l’air de la ville. Cet air, Maurice Barrès le goûtait, square Saint-Martin, en cherchant les Pyrénées, non dans le ciel bleu, mais dans le « brouillard violet ». Ce brouillard qui s’accrochait aux lanternes du gaz, ajoute aujourd’hui, quand il descend, un panache aux palmiers du boulevard des Pyrénées, pareils à de grands ananas.
Quand ils quittent les bureaux d’ Elf Aquitaine, les ateliers de Turbomeca, les écrans de Price Waterhouse Coopers et les amphis de la faculté de droit, les Palois flânent Boulevard des Pyrénées. Les Pyrénées ont des cimes innombrables et un boulevard duquel, à Pau, on peut les contempler. De la terrasse bondée de la brasserie L’Aragon, il suffit, certains jours, de tendre le bras pour les toucher. La chaîne est là, long Havane bleuté couché sur la rambarde.
Sur les trottoirs du boulevard, passent à fond à la caisse, indifférents à la beauté du col d’Aubisque, de skaters zigzaguant entre des dames chapeautées que hantent la chute et la peur de voir se briser le col de leur fémur. La messe entendue à l’église Saint-martin, les petites dames chapeautées vont chez Artigarrède acheter un russe, ou chez Josuat déguster des bonbons au chocolat.

Au bout du boulevard, le palais d’hiver cher à Roger Grenier est devenu le palais Beaumont. André Labarrère, qui a conquis la ville en 1971 et en Cadillac, a confié les travaux de restauration à l’architecte François Lombard, lequel a respecté l’exubérance de l’architecture, fait entrer des flots de lumière et installé un rez-de-jardin donnant sur les Pyrénées. Débauche d’acajou, d’ébène, de cuir et de verre, le palais Beaumont, avec ses 8500 mètres carrés de salles de réunion, ses auditoriums, son restaurant et son casino vient d’être admis, comme le palais des Papes à Avignon, au sein de la très prestigieuse confrérie des HCCE (Historic Conférence Centers of Europe), un réseau fédérant 17 centres de congrès dans les palais les plus somptueux d’Europe. Les riches Anglais qui, à la suite de Lord Serkirk, firent la réputation de Pau où il créèrent un golf – le premier du continent et le second du monde après l’écossais Saint-Andrew - ne devraient plus tarder à revenir. Ils reviennent déjà. Une centaine de familles anglaises s’est installée à Pau, des entrepreneurs, des hôteliers, des informaticiens qui prennent l’avion pour Londres, une fois par mois.

Le Palais Beaumont donne sur la montagne et s’appuie sur des arbres majestueux et « remarquables ». Les arbres à Pau sont centenaires et viennent des cinq continents : les gingkos du Japon, les magnolias de Louisiane, les tulipiers de Virginie, les ormes du Caucase, les sequoias de Californie. Dans le parc Lawrance, jouxtant la villa, on peut admirer un cèdre du Liban, un cèdre argenté, et un cèdre bleu.
La nuit, c’est loin du palais Beaumont, au cœur du Triangle que les lycéens et les étudiants vont se perdre. Ils nomment Triangle un bout de Pau, de la superficie d’une portion de Vache qui rit, où ils peuvent changer de bar et de piste sans changer de trottoir, et d’où ils ressortent avec, aux lèvres, un sourire semblable à celui de la vache dessinée par Benjamin Rabier. Le Triangle c’est, à Pau, un peu de Pampelune, l’harmonica et la voix de Nico Wayne Toussaint, et beaucoup de bo-bos.

Les Palois quand ils ne flânent pas, quand ils ne sont ni au Zénith, ni à l’hippodrome, font du sport. C’est leur occupation favorite. La mairie subventionne 136 associations sportives et les Palois pratiquent le karaté, le taï-chi-chuan, le rafting, le karting, l’escalade, le snowbord, montent à cheval, ou, comme jadis Henri IV et Rabelais, jouent aux quilles.

Au sportif que l’on est, vient s’ajouter celui que l’on encourage, et les Palois, entre la Section paloise, les basketteurs de l’ Elan béarnais, les footballeurs du FC.Pau, les Ascari, les Alesi et autre Stewart dans le pif-paf du circuit automobile, n’ont que l’embarras du choix. Que font les Palois le week-end ? L’hiver, ils descendent le boulevard des Pyrénées, la place Gramont, franchissent le gave au pont du XIV juillet, et vont skier à Gourette, dans le col d’Aubisque, territoire de Miguel Indurain et des héros du Tour. Les pistes sont à trois quarts d’heure du palais Beaumont, et les fondus de glisse et de freestyle s’éclatent, à Gourette et Artouste, sur des snowparks équipés de half-pipes, champs de bosses, fun boxes et autres hand rails. L’été, ils délaissent les cèdres et les sequoias pour Biarritz et la côte basque. Les vagues, le sable et les surfers sont à trois quarts d’heure du parc Lawrance. Ceux qui ne se résolvent pas à quitter Pau choisissent les chemins qui tous mènent à Saint-jacques de Compostelle, poussent jusqu’aux collines et coteaux entourant la ville, jusqu’aux orchidées d’Ousse : la France des villages, des départementales et des talus célébrés par Jacques Réda, France qui, ailleurs, a du plomb dans l’aile, palpite autour de Pau.
Les Pyrénées sont bleues, le ciel est bleu, les débardeurs des Lolita sont bleus, tout est bleu : vous êtes à Pau.


Christian Laborde