Je ne me souviens ni des minutes qui ne pouvaient être que trois, ni des secondes qui se bousculaient comme des gosses dans le couloir d’une école quand la cloche a sonné. Je ne me souviens que de tes bras, Hicham, tes bras aussi fins que ceux d’une ballerine – des bras qu’un simple coup d’épaule dans un sprint désordonné pourrait briser !-, de tes bras clairs que viennent tout à coup masquer les bras tout aussi fins mais noirs de ton rival, Bernard Legat, dont on a sculpté la tête dans un grain de café. Ton accélération à deux tours de l’arrivée n’avait pas, semble-t-il, porté ses fruits, et la médaille d’or, cette tranche de soleil que l’on passe au cou des athlètes, pouvait une fois de plus t’échapper. Mais tu ne manifestas aucune stupeur, ton buste resta droit, et ta foulée toujours légère te permit de franchir la ligne en vainqueur. On imaginait que tu souffrais, on voyait que tu volais. Tes chaussures qui ne pèsent que quelques grammes – et c’est là ton secret ! – ont été taillées par un cordonnier marocain dans un tapis volant. Quand tu cours, Hicham, les plus vieux contes, les histoires les plus extraordinaires – ces histoires que notre vie de caddies, de bureau, notre existence d’ « Assis » se chargent de nous faire oublier ! – reprennent leur place dans nos cœurs.
La ligne franchie, tu as remercié Dieu. Lui qui, selon Emile Cioran doit tout à Jean-Sébastien Bach, pourrait, me semble-t-il, te remercier à son tour : nous pensions, non sans raisons, qu’Il nous avait ratés, et nous découvrons, avec toi, avec ta foulée sur la terre antique, que nous pouvons être grâce et légèreté. Dieu, tu lui parles où que tu sois, tu penses à lui quand, la tête appuyée contre la vibrante vitre d’un bus, tu rejoins ton hôtel. Croises-tu dans le hall, un athlète, un adversaire rejoignant le stade qu’aussitôt tu lui dis : « Je prierai pour toi ! » Et l’on t’imagine, la porte de la chambre refermée derrière toi, t’agenouiller sur le sol, tourner les paumes vers le ciel, baisser les yeux et dire dans ta langue maternelle la prière promise.
Il était beau ton drapeau sur tes épaules, Hicham, lorsque tu fis ton tour d’honneur ! Avec son étoile verte, ses franges jaunes, sous le regard de ton roi qui ne tarderait pas à te téléphoner, tu essuyas tes larmes. Peut-on rêver plus beau rôle pour un drapeau ?
Une musique s’éleva du stade et, ton drapeau sur le dos, tu te mis à danser. Le sirtaki, c’est pas ton truc, Hicham, mais très vite la joie qui te submergeait te donna la cadence. Il était superbe ton sirtaki marocain, beau comme la samba que danse Ronaldo avec Roberto Carlos après un but. La joie, c’est la vraie langue humaine, la patrie commune.
La joie, Hicham, celle des spectateurs, celle de ton roi, et celle du coureur portugais, Rui Silva, qui , se classant troisième et décrochant ainsi la médaille de bronze, franchissait la ligne en levant les bras. Plus que sa propre victoire, c’est la tienne, par ce geste, qu’il saluait.
A Athènes, Hicham, sous le regard des dieux les plus anciens, tout était juste : ta course ne fut que justesse, ta victoire n’est que justice.