Vive Leroy !
Jérôme
Leroy vit , non à Paris où d’autres s’échinent à faire carrière, mais à Roubaix
où il poursuit son œuvre. N’importe qui du Monde
lèverait le petit doigt : « Leroy ne vit pas à Roubaix : il y
enseigne. C’est à Lille qu’il vit. » Je me fous du Monde, des petits doigts, de Lille. C’est à Roubaix qu’est le
vélodrome, donc Leroy habite Roubaix. En effet, Jérôme Leroy entre dans la
langue française comme un champion dans l’arène mythique, concentré sur son
effort, jamais désuni, parfaitement en ligne, éblouissant de légèreté profonde
Jérôme
Leroy se tient sur le pas de sa porte, droit comme un instituteur de jadis et,
comme lui, il frappe dans ses mains. Indique-t-il de la sorte que la récréation est terminée? Non, Leroy n’est pas un rabat-joie : il ne frappe
dans ses mains que pour annoncer la fin du monde.
L’annonce
coûte 39F, compte 165 pages et paraît aux Belles
Lettres, dans la collection « Le cabinet noir » sous le titre Une si douce apocalypse. Il s’agit de
nouvelles.
Instituteur,
ai-je dit ? Est-ce un clin d’œil au grand-père de Leroy dont ce fut le
métier ? Plutôt à Départementales,
un des précédents ouvrages de Jérôme Leroy et, très précisément à sa
couverture : on y voyait, outre la gueule de Leroy planqué derrière ses propres mains, une carte de France,
celle qui trônait dans les salles de la Communale.
Pour
Leroy, l’apocalypse a déjà commencé puisque, cette France est morte : les
avenues Jean Jaurès ont été remplacées par des avenues Jacques Delors.
L’ombre
de cette France passe dans ces pages noires. C’est une ombre lumineuse,
magique, bleue, un matin bleu, « un beau matin bleu comme seule la
Normandie sait en donner à la fin de l’été. » Bleue comme la peau des
femmes dont Leroy écrit le prénom sur le béton cancérigène.
Cette
France a-t-elle jamais existé ? Elle existe bel et bien dans le cœur de
Leroy qui, en lui offrant un écrin de
mots, l’invente. Le reste n’est pas littérature. Le reste, faisons le
sauter !
Une chose est sûre : ce fantôme si cher,
cette ombre capitale, cette chimère tant poursuivie a plus d’attraits que cet
Euroland « sahélisé » que les banquiers construisent. Leroy peste,
sort son flingue et venge la nuit, les adolescentes, les gouttes de pluie
et les merceries. Il a raison Leroy : ils ne pouvaient aller le signer
ailleurs, leur foutu traité ? A EuroDisney par exemple... A cause de ces
mecs sans âme, de tous ces marchands,
Amsterdam n’est plus un port, n’est plus une chanson...
Une si douce apocalypse contient huit
nouvelles : Pur
Arabiblack ! Tout se déglingue, tousse et se casse, dans ce livre
remarquable de sobriété. Une sobriété enchanteresse. Parmi les décombres, dans
ce champ de ruines - même Pampelune a morflé !-, la langue française
passe, superbe, au bras de Jérôme Leroy. Vive Leroy, à bas les manants de POL and Minuit !
Décembre 2001