A
l’heure où un quarteron d’experts privés de mots et gavés de chiffres
dissertent sur le « déclin »
d’un pays qui, pour eux, ne fut jamais ni « cher », ni « vieux »,
l’écrivain Philippe Lacoche, avec son roman Tendre rock*,
nous offre une délicieuse portion de France. Tendre est la nuit, tendre est la
chair de Féline lisant, allongée sur son lit, Petit-Louis d’Eugène Dabit !
Tendre surtout le regard que Lacoche porte sur son parcours du cœur battant,
entre la Picardie, Paris et un hôtel de Londres..Le
héros de ces pages qui ont la douceur mêlée d’amertume d’une Suze Cassis vient
de passer deux ans à l’IUT de journalisme de Tours. Au lieu d’effectuer son
stage à La Voix du Nord où à La Nouvelle République du Centre Ouest,
il choisit Best, le mensuel du rock et prend le train pour Paris.
Lacoche,
c’est d’abord la France des trains, « les caténaires rabattues comme les
oreilles d’un penaud », « la cendrée sang caillé du quai », le
cheval de fer « fouetté par les frimas de Cambrésis ». Chez Lacoche,
les horaires sont respectés, et la SNCF devrait verser une rente à vie à cet écrivain
qui, à chaque chapitre, nous fait préférer le train.
De
la gare du Nord , notre stagiaire file vers la rue d’Antin, vers l’immeuble qui abrite les bureaux de Best, une façade sur laquelle le nom du glorieux
magazine doit être écrit en lettres géantes, comme le nom d’Aznavour en haut de
l’affiche. Las, c’est un local étriqué, une concierge aux cheveux gras, dont le regard est semblable à celui de Raymond Souplex, qui attendent
le « Rastignac du rock ».
Un
mot permet de savoir à quelle époque l’histoire se déroule : téléphone.
Pas de portables, ici, d’appareils légers comme des brosses à dents, mais des
combinés qui, saisis par une main pressée, « font le bruit d’une noix qu’on
casse ». Téléphone, c’est aussi le nom du groupe de rock auquel le
roman est dédié. Nous sommes dans les années 70.
Dans
ce roman d’apprentissage, les noms des
groupes de rock et celui des patelins se disputent la vedette : Little Bob
story, Tergnier, Starshooter, Lesdins, Vierzy, Pulsar, Monstescourt-Lizerolles,
Factory, TEE, VCT, Bohain. VCT, ce n’est
pas du rock, simplement les initiales de Vélo-Club ternois. Car l’on retrouve
dans Tendre rock, le Lacoche des Petits bals sans importance et
de Cité Roosevelt, avec ces coursiers qui laissent derrière eux « des
odeurs de Musclor et de Décontractyl Baume »
Chanteurs, rockeurs, coureurs, AC/DC, Rick Van Loy : que de visages ! Mais voici, qui les efface tous, celui de Féline, Lolita rencontrée lors d’un concert de …Téléphone , « Féline, élégante et fraîche avec son jean moulant et son chemisier de popeline à jabot, blanc, si blanc, qu’il en devenait aveuglant sous le soleil de midi », Féline, jeune chatte qui ronronne et marque, avec ses griffes, sur le cœur de notre héros : « aïshitemasou ». Serait-ce du picard, le patois de ce pays de brumes et de ciels d’étain que Lacoche connaît comme sa poche ? Non, c’est du japonais. Ça veut dire « je t’aime ». Et le roman de Lacoche, nous l’aimons beaucoup.