Raymond Queneau


queneauRaymond Queneau, né au Havre le 21 février 1903, d’un père mercier et d’une mère mercière, n’exerça pas, sa vie durant, la seule profession de placier en nappes. Il fut également, poète, mathématicien, catholique, asthmatique, romancier, dialoguiste, linguiste, essayiste, parolier, préfacier, marié, électricien, peintre, lecteur, pataphysicien, cinéphile, traducteur, encyclopédiste, dialoguiste, archéologue, philologue, et plein d’autres trucs en ogue. Michel Lécureur, dans la biographie qu’il vient de lui consacrer , ajoute que, lycéen, Raymond Queneau avait conçu un avion bien plus grand que celui de Blériot. Le coucou de Blériot mesurait 7,80 mètres de long, le zinc de Queneau, 37,50 mètres. A Pierre Bourgeade qui, en 1969, lui demandait si cet avion « tenait en l’air », Queneau avait répondu : «Oui, d’après les calculs. »

Queneau, c’est d’abord un sacré veinard. Il débarque à Paris à un moment où la ville mérite plus que jamais son titre de « ville-lumière » Cette lumière est celle de la poésie. Paris est aux mains d’André Breton, passé maître avec d’autres flibustiers – Aragon, Soupault, Eluard – dans l’art de multiplier les éclairs, de provoquer de grands ricochets d’étoiles. On a peine à imaginer aujourd’hui, à l’heure des coups d’éclats formatés et des rebellions feintes, à l’heure de la prose en conserve et des concerts de poses, ce que fut la féerie surréaliste, ce glorieux, cet électrique galop, cette tornade mentale dans le jardin public des conventions. Queneau débarque à Paris avec sa timidité et « une connaissance des philosophies et des civilisations asiatiques » qui impressionne les gangsters syllabiques attablés au café Certa. Ses premiers textes – des récits de rêve – paraissent en 1925, dans La Révolution surréaliste, et voisinent avec ceux de Robert Desnos et de Michel Leiris. Desnos écrit des poèmes en « langage cuit », Leiris dit de verbiage qu’il est « herbage des mots sans vie », et Queneau célèbre « le mystère des mots qui vont venir, le mystère aux yeux de velours, de satin, de saphir, d’agate, de garance, d’iridium ». Nous sommes en présence d’un poète, c’est-à-dire d’un aventurier du langage, d’une athlétique sorcière à lorgnons penchée au-dessus du grand chaudron des sons. Même lorsqu’il fait un saut au pays des mathématiques, Queneau emprunte des chemins buissonniers. Voilà un abracadabrantesque loustic dont l’éducation nationale devrait se souvenir lorsqu’elle conçoit ses programmes : ils cesseraient aussitôt d’être desséchants. Queneau est le seul mathématicien au monde à s’être intéressé aux « propriétés aérodynamiques de l’addition » : « Dans toutes les tentatives faites jusqu’à nos jours pour démontrer que 2 + 2 = 4, il n’a jamais été tenu compte de la vitesse du vent.[…] Que le vent fasse rage, alors le premier chiffre s’envole, puis la petite croix, et ainsi de suite. Mais supposons qu’il tombe après la disparition de la petite croix, alors on pourrait être amené à écrire l’absurdité 2 = 4 »…

Ce poète dont Leiris remarquera le « silence » et l’ « effacement » prendra part aux activités « scandaleuses » du groupe surréaliste, signant tracts et pamphlets, prenant la défense de Charlie Chaplin dans Hands off Love aux côtés de Breton, Péret, Prévert et Tanguy notamment.

Queneau rompt avec Breton. Il y a ceux qui, à l’instar de Queneau, s’éloignent de ce chef d’orchestre dans lequel Paulhan voyait « un héros du monde occidental », et ceux qui, à l’instar de Benjamin Péret ne quitteront jamais son sillage : tous ont une œuvre qui compte et enchante.

Artiste poly-vaillant, créateur multi-indisciplinaire, Raymond Queneau visite tous les genres, y compris le roman, honni par Breton. Queneau a écrit treize romans. Huit paraissent aujourd’hui, dans un volume qui constitue le tome II de l’édition des œuvres complètes du père de Zazie. Cette édition établie par Henri Godart va de Chiendent(1933) à Pierrot mon ami(1942). Queneau, c’est le roman décloisonné, buissonnier, savant. Le « romanesque » se nourrit de tout ce dont Queneau se nourrit lui-même, des mathématiques à la poésie en passant par l’ésotérisme et l’histoire des religions.

Epoustouflant Queneau, écrivain moderne au sens baudelairien du terme. Son adversaire en effet, ce n’est pas le passé mais l’académisme. Il est moderne parce qu’il refuse la frontière entre les genres, et n’en fait qu’à sa tête, n’est fidèle qu’à sa fantaisie. Si l’alexandrin a douze pieds, explique-t-il, c’est afin que le poète puisse écrire « la vitre la boussole et la imprimerie ». Pas de frontière, à bas les murs ! Et quand il veut évoquer le cinéma, art nouveau, c’est le poème le plus simple qu’il choisit :

Mon père m’emmenait avec lui au Gaumont

voir se multiplier les tours de manivelle.

Nous allions au Pathé, au Kursaal où grommelle

la foule des marins et des rôdeurs du port,

nous allions au Sélect où parfois je m’endors

quand solennellement gazouille un violoncelle.

Ce qu’il y a de bien avec Queneau c’est qu’il plait à tout le monde. Il fait le bonheur des universitaires et des jargonneurs qui peuvent, sous prétexte d’ « approcher » son œuvre, se gargariser de mots savants comme « métaconversationnel », « sorite » ou « intertextualité ». On imagine le général De Gaulle époustouflé par cet expert en volapük. Quant aux rappers qui tordent et retordent la langue française pour la mieux faire sonner, ils aimeraient bien trouver des rimes aussi « top », du son aussi bon que les rimes et le son de Si tu t’imagines que Raymond Queneau écrivit pour Gréco.

Queneau, un artiste poly-vaillant, un créateur multi-indisciplinaire! Belle lurette que Georges Pérec l’a dit : « rémonkenocépaduflan […] Ô raymond plus subtil que no »

Figaro magazine Mai 2002