Sous les pavés, Sagan !


francoise_sagan3Sagan est poursuivie par la justice et les gabelous. Une pétition circule dans Paris. Les pétitionnaires reconnaissent que « Françoise Sagan doit de l’argent à l’état », et demandent au fisc « de trouver une solution aux problèmes financiers de l’écrivain ». Je m’étonne du ton pleurnichard de cette pétition de connivence qui prend pour argent comptant les paroles de l’accusation.

Sagan ne doit rien à l’Etat. Placer Sagan et l’Etat sur le même plan, c’est insulter Sagan. Un auteur doit être poursuivi pour son œuvre – la condamnation dans ce cas équivaut à une admission en QHS : Quartier de Haute Syntaxe -, non pour un détail relevant de la vie sociale, cette « vie sordide » que Breton voulait voir disparaître, dans laquelle nous sommes tous englués, et à laquelle Sagan, le temps d’un livre, nous aura permis d’échapper.

Pourquoi un larbin des banques, un enturbanné du Trésor, a-t-il pu poursuivre Sagan ? Parce qu’il ne l’a pas lue. Voilà, mis à nu, un grand dysfonctionnement de l’Etat. On peut aujourd’hui entrer dans l’administration fiscale ou dans la magistrature sans avoir lu Bonjour tristesse. On devient juge ou gabelou en ayant fait éco and C°, et l’on ignore que vivre, pour un artiste, ce n’est pas compter mais écrire. Poursuivie, c’est évident, Sagan ne pouvait l’être que par un ignorant, comme Richard Virenque. Virenque devait être jugé par le Tourmalet dont le verdict est sans appel, et Sagan par le dictionnaire, le seul trésor qu’elle ait à enrichir. Ce qu’elle a fait.

Sagan, ce n’est pas une vie, comme voudrait tant le faire croire des biographes qui sont à leur manière des gabelous, mais une œuvre. Saisis par un larbin des liasses, les magistrats auraient dû se déclarer incompétents, ce qu’ils n’auraient pas manqué de faire sous Mitterrand, De Gaulle ou Pompidou, à supposer que, sous Charles, Georges et François, ils eussent été saisis…

Les pétitionnaires, au bord des larmes, demandent au fisc « de trouver une solution aux problèmes financiers de l’écrivain ». Là encore, on se trompe de ton ! C’est dans la rue qu’il faut descendre. C’est sur les murs de Bercy qu’il faut taguer le nom de Sagan. Nous sommes en période électorale. Il faut occuper les QG, les ateliers, les permanences des candidats. Les seize, il faut les harceler, qu’ils s’engagent, le 6 mai au matin, à mettre le « dossier Sagan » à la poubelle, et son œuvre au concours d’entrée à l’école de la Magistrature.

(Le Figaro, avril 2002)