Je regardais la route, le beau ruban sur lequel tant de fois j’ai inscrit à l’aérosol le nom de Raymond Poulidor et de Miguel Indurain, l’interminable ruban du Galibier quand, dans la roue scintillante d’Armstrong qui monte en danseuse, l’œil rivé à celle d’Iban Mayo, je tombe nez à nez, non sur « Go, Lance, go ! », mais sur « Profs en colère ! ». Ils ont osé, sacrebleu ! Bande de fripouilles, tas de gommeux, ramassis d’ « Assis » ! Ils ont osé, sacrebleu, ils ont osé !
Ils ont osé inscrire un nom commun sur un bitume où il n’y a de place que pour les noms propres, ceux de Fausto Coppi et Gino Bartali, le nom des Dieux aux jambes rasées, aux socquettes fines et blanches comme des pétales de pétunias ! Un nom commun, que dis-je : une abréviation, un truc sans chair ni ressort, un soupir de vieux tuyau !
Ils ont osé comparer leur colère sociale, calibrée, à celle, tellurique, de la montagne qui, avec l’aide, tantôt de la canicule, tantôt de l’orage, résiste aux assauts répétés de Charly Gaul avant de céder.
Leur colère, ils ont des rectorats, des inspections académiques, des couloirs, des commissions, des préaux, des parkings, la rue pour la manifester !
Et le Tour de France qui va avoir cent ans au moi de juillet, le Tour où s’illustrèrent René Vietto et Apo Lazaridès dessiné par Picasso, Lucien Van Impe et Vicente Truèba dit « La Polga[la Puce] de Torrelavega » , en parlent-ils seulement à leurs élèves ? Jamais ! Ils n’aiment pas les légendes, les mythes, l’épopée, les duels, ce qui ressemble à Dumas. L’enthousiasme enfantin de Louis Nucéra, l’émotion d’Alphonse Boudard écoutant cloué à son lit d’hôpital le commentaire de Georges Briquet leur paraissent suspects. Ils ignorent que le mot « vélo » est l’anagramme de « love ». Ils se foutent pas mal des grimpeurs aériens qui à chaque col nous rappellent, avec Michel Leiris, que « les épaules sont les pôles des ailes disparues ». Ils n’ont jamais scotché aux murs de leurs salles de classe un dessin de René Pellos lequel croqua merveilleusement Ottavio Bottecchia entre Luchon et Perpignan. Ils préfèrent la pédagogie sèche, les IUFM, les calculettes, les mathématiques, les « faits de société », les « documents », les « débats citoyens ». Pour eux, Emile Georget n’a jamais existé, lui qui le premier, a vaincu le col du Galibier. C’était en 1911.Henri Desgrange qui l’attendait au sommet du col note sur son carnet : « Notre route s’ouvre à peine entre deux murailles de neige, route écorchée, cahoteuse depuis le bas. Il fait, là-haut, un froid de canard, et, lorsque Georget passe, après avoir mis son pied vainqueur sur la tête du monstre, lorsqu’il passe devant nous, sale, la moustache pleine de morve et des nourritures du dernier contrôle, et le maillot sali des pourritures du dernier ruisseau, où, en nage, il s’est vautré, il nous jette affreux, mais Auguste : « Ça vous en bouche un coin ! »
Ces mots, les « profs en colère », ne les ont jamais lus, appris, récités, dictés aux têtes blondes. Ils ne figurent, il est vrai, dans aucun manuel de Français, d’Histoire ou de Géographie. Il n’y a de place, dans les ouvrages qu’ils recommandent à leurs élèves, ni pour les héros, ni pour les poètes. C’est dire si l’école va mal. Libérez l’école et le Galibier !
Le Figaro, juin 2003