Lâchez les babouches à Mahomet


Mahomet, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais rencontré. Il ne doit pas faire ses courses à Auchan quand il y a du monde. Je ne le connais pas, mais je me dis qu’il doit en avoir plus que marre de tous ces mecs excités comme des puces, de toutes ces meufs braillant comme la sirène des pompiers qui voudraient que le sang coule à flots. Et coulât en son nom. Il ne leur a rien demandé, je crois, Mahomet, et certainement pas que l’on poursuive les écrivains qui s’intéressent à sa personne, ni les dessinateurs qui l’ont croqué sur son nuage. Il aime bien le dessin, Mahomet, les lignes, les traits, les arabesques. Il est un artiste lui-même, Mahomet, un artiste de la parole, et c’est une star dans tous les pays du monde. Il est plus connu que les Beatles, qui l’étaient plus que Jésus-Christ. C’est John Lennon qui l’a dit, je m’en souviens. C’est une star, Mahomet, une star de chez star. Il aurait bien aimé lui aussi que les peintres de la Renaissance ou les studios Harcourt lui tirassent le portrait. Comment est-il, au fait, son visage ? Moi, je vois un visage apaisé, apaisant, une source entourée d’un turban couleur d’azur, le tout juché sur un cou disparaissant dans un grand burnous en nuage, ample burnous tombant sur deux babouches dorées, en poussière de lune. Je l’imagine déçu par les hommes, Mahomet. Je l’imagine sortant de son silence, et leur criant de temps en temps : « Assez ! » . Mais les hommes quand ils sont armés jusqu’aux dents n’entendent rien. Même pas la parole de Mahomet.
Christian Laborde
Paru dans le N°459 de Marianne(du 4 au 10 février 2006)