Des feux inexpliqués allument les peurs et les passions dans un petit village des Hautes-Pyrénées. Tel est le point de départ de Flammes, le nouveau roman de Christian Laborde. Ce pyromane de la langue nous livre ici une oeuvre singulière entre le polar rural et le roman d’amour. Avec une puissance surprenante, Laborde donne vie à la nature et aux éléments. Le feu sacré de l’écriture.
Opinion Indépendante : L’histoire de Flammes est inspirée d’un fait divers réel… Christian Laborde : Oui, cela s’est passé en 1979 dans un petit village qui s’appelle Séron et qui comptait deux cents habitants. Durant le mois d’août, ce village était devenu le centre du monde car des feux spontanés s’y allumaient aussi bien en présence de la gendarmerie, de la presse ou de la télévision. Il y avait même l’envoyé spécial de “Newsweek” ! En outre, ce village étant situé à 25 km de Lourdes les pèlerins allaient voir la Vierge à Lourdes et le Diable à Séron. J’ai eu envie de plonger dans cette histoire que je trouve fabuleuse car elle me permettait de faire un roman policier - dans la mesure où il y a une enquête sur l’origine des feux - mais aussi un roman d’amour. Au coeur de cette affaire, il y avait une jeune fille - Nina dans le roman - que l’on avait accusée d’être une sorcière. Puis c’est également un roman païen car je pouvais retrouver toutes les vieilles croyances et les vieilles peurs qui sommeillaient dans ce village et que ces incendies ont réveillées. Avec ce roman, j’ai voulu faire de la langue un personnage en respectant en même temps toutes les lois d’une histoire romanesque.
O. I. : Vous prenez souvent des faits réels comme point de départ de vos romans. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette démarche ?
C. L.: Peut-être un manque d’imagination romanesque… Je ne suis peut-être pas doué pour inventer des personnages. J’ai plutôt un imaginaire poétique c’est-à-dire que je sens profondément le corps des mots, la physique du langage. Je sais faire sonner la langue. Et puis quand on sait regarder la réalité, elle nous offre des personnages et des histoires fabuleuses. Flammes m’offrait par ailleurs la possibilité d’être un romancier à part entière car le fait divers avait été raconté en détails par la presse. On pouvait penser qu’il était épuisé et j’ai voulu “recolorer” l’événement, lui redonner sa force d’origine.
O. I. : N’auriez-vous pas inventé un nouveau genre en écrivant le premier polar rural et métaphysique ?
C. L.: (rires) Peut-être… Je tourne le dos à tout ce qui s’écrit aujourd’hui, à savoir des histoires avec un décor unique - un décor urbain réduit à son minimum - et des personnages comme des carapaces mièvres. En plongeant dans un village, je crois avoir brandi des êtres de chair et de sang. On est tellement habitué à voir le polar se dérouler en banlieues ou des espaces nocturnes du monde urbain que j’ai voulu promener le lecteur en pleine canicule à la fois chez Steinbeck et chez Giono. J’avais envie de me pencher sur le monde paysan qui est le coeur de Flammes mais en tournant le dos à l’école de Brives. Dès l’instant que l’on s’intéresse au monde rural, à la terre, aux barrières, aux fermes, aux forêts, aux champs, aux cultures ; automatiquement on a une écriture nostalgique célébrant le bon vieux temps. C’est toute cette sous-production littéraire qui a fait la réputation et le succès de l’école de Brives. Elle n’a eu de cesse de célébrer le retour aux sources. Moi, j’y oppose l’écriture comme invention des sources. Je ne suis pas allé m’enfermer dans un terroir. Les terroirs m’enterrent. Ce qui m’intéresse c’est la terre qui est ouverte. Mes personnages et leurs peurs sont d’aujourd’hui. C’était aussi cela le défi de ce roman. Par exemple, j’ai fait des maïs un véritable personnage avec une dimension fantastique.
O. I. : Comment fait-on de la nature et des éléments des personnages romanesques ? C. L.: C’est une démarche poétique. J’en fais des personnages dans la mesure où il y avait dans cette histoire de feux une part de surnaturel, de paranormal et de sorcellerie. Or, selon moi, si une femme était au centre de ces feux elle ne pouvait agir qu’avec la complicité de la terre. Donc le couple que j’ai voulu créer c’est ce couple femme / terre.
O. I. : Comment définiriez-vous Nina ?
C. L.: Je dirais que c’est une sauvageonne. J’en veux beaucoup à un certain ministre de nous avoir piqué un si beau mot ! Elle est un être qui a la possibilité de rendre à l’homme son enfance perdue - car elle est extrêmement enfantine - et aussi le contact premier avec la terre. C’est ce que va découvrir Walter qui arrive du monde urbain. C’est un journaliste dans la presse people et grâce à Nina il va se rapprocher des éléments, des maïs, des feuilles, de la terre… Nina est une femme au sens où l’entendaient les troubadours et les surréalistes. Elle porte ces deux grands espaces qui m’habitent : le chant amoureux des troubadours et le chant amoureux des surréalistes. Elle est ce que Breton appelait une “femme aux yeux de niveau d’eau pour boire en prison”. On est tous encagés et Nina brise les cages. Cette célébration de la femme et de sa magie est aujourd’hui déplacée. À travers Nina, je célèbre le corps féminin d’une manière à la fois panthéiste et solaire à l’heure où le corps est extrêmement malade dans le roman d’aujourd’hui. On le charcute, on le dissèque… La plupart des écrivains ne cessent de dire “Le corps ! Le corps ! Le corps !” mais il me semble que leur corps manque de Roncevaux…
O. I. : Dans Flammes, les incendies mystérieux réveillent les croyances dans l’irrationnel, la magie ou le Diable. Selon vous, ces croyances n’existent-elles que dans les villages ou sont-elles partout ?
C. L.: Je crois qu’elles existent partout mais j’ai choisi de m’écarter de la France des MacDo et de la France autoroutière pour faire un roman du réenchantement. J’ai voulu retrouver quelque chose qui existe encore, qui est en nous mais que l’on n’interroge pas ou dont on n’écoute pas la parole. À l’heure du désenchantement, j’ai pris une parcelle de terre - comme on aurait pu prendre le quartier d’une ville - pour le réenchanter. Il y a en l’homme une vieille fête enfouie dont les lampions ne sont pas tous éteints.
O. I. : Même s’il y a beaucoup de tendresse et d’indulgence pour vos personnages, il se dégage aussi de Flammes une vision assez sombre de la nature humaine…
C. L.: Flammes est le roman de la peur. Les gens que je décris ont tous été terrorisés. On n’avait pas de réponses à ces feux. Il y a dans mon roman une compassion à l’endroit des souffrances humaines mais derrière cela se cachent les histoires de nos villages avec ses vengeances. Derrière nos volets fermés, il y a des secrets que l’on tait. Je suis entré dans les greniers et j’ai volé ce que l’on ne nous disait pas. Je balance entre la compassion pour la nature humaine et la certitude que l’Humanité a un couteau dans la poche… Sans doute Nina est-elle à la fois ange et démon, une Sainte et une pute.
O. I. : L’Os de Dionysos vient d’être réédité dix après sa sortie qui s’était soldée par une censure exercée par la justice. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur tout cela ?
C. L.: D’abord, cela m’a fait plaisir que la réédition se fasse chez Jean-Jacques Pauvert. Il m’a accompagné pendant la période de la censure en le faisant éditer chez Régine Deforges et qu’il ressorte chez lui aujourd’hui me réjouit. Il y avait dans ce roman une satire et un chant d’amour. La satire de l’Éducation nationale n’a pas pris une ride. Quand on regarde Allègre, on a envie allègrement de réécrire L’Os de Dionysos ! Ensuite, il y a le chant d’amour et je considère ces pages comme mes plus belles. Certains s’étonnent de ne pas y trouver de la pornographie mais il n’y en avait jamais eu ! La pornographie était dans la tête des juges. Pornographie signifie vulgarité. Devant les juges, j’ai dit qu’un roman - pornographique ou non - n’a pas à comparaître et - qui plus est - mon roman n’est pas pornographique. Il fallait faire taire un insolent qui se moquait d’une façon virulente de l’Éducation nationale et on a donc accusé le livre de pornographie car c’est le moyen légal de faire interdire dans la seconde un ouvrage… Le juge avait aussi parlé de “paganisme” à propos de mon roman. Là, il avait raison mais est-ce un délit ? Avec Flammes, je pense qu’en matière de paganisme j’ai aggravé mon cas.
Propos recueillis par Christian Authier