Christian Laborde : la révolte dans les voiles


Une mégapole industrielle au coeur d'un monde crépusculaire traversé de fumées tueuses : est-ce vraiment un roman d'anticipation qu'a signé Christian Laborde avec Gargantaur ? Oui, car l'auteur de L'Os de Dionysos et de Flammes met la langue et l'imagination au pouvoir.

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Opinion Indépendante : Même si l'on retrouve dans Gargantaur la poésie et le lyrisme de votre univers. Le décor et le genre, entre anticipation et fantastique, sont inédits. Pourquoi avoir choisi cette veine ? Faut-il voir dans ce roman une sorte d'adieu ou de requiem pour un monde disparu ?

Christian Laborde : Un requiem, oui ! Ce mot est trop beau pour que je ne m'en empare pas? Un requiem, un chant funèbre, un long solo de mots et de saxophone, à la mémoire d'un monde qui m'était cher et chair, et dont l'effacement me bouleverse, me laisse orphelin de moi-même. Voilà pour la prière, le recueillement syllabique, la transe ! J'en viens maintenant à l'anticipation, au fantastique, second visage de Gargantaur. Il y a, en effet, dans ce roman, en sus de la célébration d'un monde perdu, le mitraillage copieux des vitrines du monde qui le remplace, un monde sans âme, sans beauté aucune, un monde que j'ai imaginé et qui se trouve être le nôtre. Je dis bien imaginé, car je ne décris pas, moi ! Je ne suis pas un huissier, moi ! Je ne suis pas le pigiste du "réel", moi !Le "réel", qu'ils disent ! la "société", qu'ils disent ! Pour moi, ce qui est "réel", ce sont les histoires que nous inventons, le grand "il était une fois". Tous ces petits connards romanards et grassetisés ne savent pas que les épaules sont les pôles des ailes disparues, comme l'écrit Leiris.

O. I. : Qu'est-ce que Gargantaur ?

C. L. : Gargantaur est un broyeur à ferraille, un monstre harnaché de fumées et de tubulures construit à la sortie de Stockal, la ville où le roman se déroule. C'est le nouveau Minotaure, la gueule géante dans laquelle les locomotives et les pots de yaourt finissent leur course, et nous la nôtre?

O. I. : Qui est Orlando, "taxi driver" fan de Mitchum et de Ronaldo ?

C. L. : Orlando est un type bien, je veux dire quelqu'un qui refuse de jouer le jeu social, quelqu'un qui part à la recherche d'une fête intime. Sa femme, à laquelle il achetait des robes blanches qu'elle ne portait jamais, l'a, semble-t-il, quitté. Il a démissionné de son poste d'informaticien, possède un véhicule du siècle dernier - une DS 19 Prestige ! pareille à celle d'Alain Delon dans Le samouraï ! -, et un formidable talent de conteur. Sur fond de gravats, d'Intifada, de fuel et de vieilles dames, il parle de l'Argentine, de la pampa, du pampero. Dès qu'il parle de l'Argentine, le paysage argentin prend la place du paysage de mort dans lequel il survit, et Stockal devient Buenos-Aires, le Buenos-Aires qu'avait découvert son ancêtre Pedro. Il rencontre Clotilde, une étudiante qui saute dans son taxi parce que les bus sont en grève, et qu'il y a des émeutes? Il aime Clotilde et, quand il ne la conduit pas à la fac dans sa DS, il monte sur le toit des immeubles scier les antennes de TV qui lacèrent le ventre des nuages. Je le redis : Orlando est un mec bien. Comme Mitchum.

O. I. : Plus que par de longues descriptions, le monde dans Gargantaur est dépeint par des jeux sémantiques ou des néologismes qui traduisent l'essence de cette société ?

C. L. : Ce n'est pas demain, foutre, que je vais me mettre à décrire ! Décrire c'est capituler ! La vérité, elle s'invente ! Je le redis : je ne suis pas un huissier, je ne suis pas le petit télégraphiste du "réel"? J'observe que cette "rentrée littéraire", comme les précédentes - et comme le monde qui nous encage ! -, a lancé une fatwa contre l'imagination, le désir, le rêve, l'individu. Cette société veut des photographes, des boniches, des larbins, des petits assembleurs de mots qui ne parlent que d'elle, des préposés à la photocopieuse. Et ça se bouscule, nom de Dieu, y a la queue chez Rank Xerox ! Pauvres petits écrivains portatifs et français, condamnés soit à faire dans le social, dans le descriptif, le portatif, le formaté, soit à se branlocher le gras du nombril ! Qu'on se le dise : la société ne sera jamais le héros de mes livres, seulement le décor. Et qui dit décor, dit théâtre, excès, peintures, couleurs, ombres, poursuites, un truc baroque, délirant, construit et labordélique. Le héros de mes pages, le héros de Gargantaur, c'est toujours l'individu, le "rêveur définitif", celui qui refuse de céder aux injonctions de la machine et des masses. Rêver, c'est résister ! Décrire, se lancer dans l'inventaire et le constat, c'est bosser pour l'ordre établi, c'est donner un ordre de mission à la langue qui, du coup, ne peut plus s'ouvrir et libérer son feu. Gargantaur avance par jets de mots, par rafales de sons. On l'aura compris : il ne s'agit pas d'embellir, d'accrocher des guirlandes de mots aux façades des immeubles sales, mais d'inventer un ailleurs qui existe bel et bien, qui est en nous et dont Euroland, Eurodisney, les Bush et les marchands s'efforcent de tuer en chacun de nous le souvenir.

O. I. : À un moment, un personnage est étranglé pour avoir dit "c'est clair". Est-ce un "dommage collatéral" imputable à Loft Story ?

C. L. : Tout ça, c'est la faute à Loana? Je hais l'expression "c'est clair", emblématique d'une époque qui multiplie les parkings, fait la chasse à l'ombre, à la part d'ombre, une époque qui stocke les êtres dans la lumière desséchante de projecteurs allumés en permanence. Orlando est attaché à la pénombre des forêts, à l'ombre des ruelles. Mais il n'y a plus de forêts, il n'y a plus de ruelles. Il n'y a plus que des poules atomiques qui chantent toute la journée : CAC , CAC 40 ! CAC, CAC 40 !

O. I. : On pense beaucoup à certains films comme Blade Runner, Brazil ou New York 1997 en lisant Gargantaur. Le cinéma est-il - ou a-t-il été ici - une source d'inspiration ?

C. L. : Je pense que mon festival d'images et ma rythmique épileptique ont quelque chose de cinématographique. Et le titre, Gargantaur, pourrait être celui d'un film, surtout si je l'avais orthographié? Gargantor. J'ai choisi Gargantaur, plus rabelaisien, plus tauromachique, tauromagique. Gargantaur est un roman tauromagique.

O. I. : Gargantaur balance entre le rire et l'inquiétude, voire la colère. Qu'est-ce qui vous a habité pendant l'écriture ?

C. L. : Un profond sentiment de dégoût, de révolte ! Je ne supporte plus cette époque qui déclare l'imagination persona non grata, détruit les forêts et affadit l'homme. La dictature rose et bleue Barbie des marchands, ce "fascisme d'après la disparition des lucioles" dont parlait Pasolini dans ses Écrits corsaires doit être combattue.

O. I. : Le romancier est-il celui qui "entre avoir le dernier mot et avoir le plus beau" choisit la deuxième solution ?

C. L. : Voici la phrase exacte, voici les mots d'Orlando : "Avais-je ma place dans un monde où vivre c'est avoir le dernier mot, moi qui ne songeais qu'à dire le plus beau ?" Oui, Orlando est un poète, et j'ai pour ma part toujours choisi le poème, c'est-à-dire, non un quelconque agencement savant des mots, mais l'écoute du monde intérieur, le bruissement infini des feuilles du dedans ! A celui qui choisit le poème, la société, hier, demandait des comptes, aujourd'hui elle propose des soins : c'est ce que l'on appelle la modernité !

O. I. : Malgré sa noirceur, on peut se dire en fermant "Gargantaur" que les choses ou les êtres que nous aimons ne disparaîtront jamais?

C. L. : La langue est une coquille de noix, et l'imagination une voile Bienvenue dans mon arche de Noé !