Noël Mamère qui a découvert l’écologie chez Bernard Tapie vient, non pas d’enregistrer un disque, mais de publier un livre, La malédiction des justes. Les hommes politiques aiment écrire et chanter en public. On se souvient de Lionel Jospin, dont le frère serait musicien, massacrant Le temps des cerises dans une émission télévisée à grande écoute, ou de François Léotard, dont le frère avait du talent, bousillant sur le même plateau une vieille chanson corse. Pourquoi tant d’efforts, de fausses notes, et d’impasses vocales ? Pour être « populaire », se rapprocher des gens. Mais se rapproche-t-on d’eux en écornant ce qui leur appartient, ce par quoi en France tout finit?
Noël Mamère qui a lancé sa campagne électorale en pantalon de velours dans les ruines de l’usine AZF de Toulouse, ne chante pas : il essaie d’écrire. Tout ça, c’est la faute, non à Voltaire, non plus à Rousseau, mais au général De Gaulle qui gouvernait et écrivait. Je me souviens des Mémoires de guerre dont on nous avait lu un bref passage en classe dans les jours qui avaient suivi la mort du général : « A mesure que l’âge m’envahit, la nature devient plus proche. Chaque année, en quatre saisons qui sont autant de leçons, sa sagesse vient me consoler.[…] Vieil homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter dans l’ombre la lueur de l’espérance ! » Le texte respirait, se déployait, m’emportait et ce, en dépit de la lecture volontairement inexpressive qu’en faisait un très anti-gaulliste professeur d’histoire et de géographie. Tous les hommes politiques et assimilés se sont sentis obligés d’imiter De Gaulle, d’affronter la page blanche, à commencer par un certain François Mitterrand lequel, avec Le Coup d’état permanent, s’en sortit plutôt bien. Après, il abuserait de la conjonction de coordination et, moteur à deux temps de la syntaxe socialiste : La paille et le grain, L’abeille et l’architecte, Ici et maintenant…
Mamère, avec La malédiction des justes, choisit le roman, c’est-à-dire l’imagination, cette faculté qui fait cruellement défaut aux auteurs portatifs, aux politiciens et, de façon générale, à l’Europe des trous d’écus. Mamère a-t-il de l’imagination, Mamère a-t-il du talent ?
La photographie de couverture nous fait craindre le pire : un ciel, de l’herbe, des nuages, de l’eau, des filets de pêche, des cabanons, des pilotis. Ca sent, non la terre comme chez Marcelle Delpastre , mais la carte postale, le folklore, la poussière, le passéisme, le « il était une fois » romanesque très en vogue en Corrèze. Après l’Ecole de Brives, l’élève de Bègles !
Le pire était à craindre et se produit dès la première phrase de la première partie : « Depuis qu’il a été obligé de fuir dans la forêt landaise, le besoin de la mer s’est à nouveau emparé d’Antoine Graveille ». Le lecteur n’entre pas dans cette forêt. Mamère, plus géographe que romancier, la dit « landaise », l’écho répond « prochaine » : « Dans la forêt prochaine, on entend le coucou… » Pauvre Mamère : même les oiseaux se foutent de sa gueule, ce qui est un comble pour un romancier écologiste. Ils ont de bonnes raisons d’être en colère, les oiseaux : ils étaient libres au-dessus de la Garonne et se retrouvent empaillés dans les phrases de Mamère. Un Mamère qui n’est pas non plus très respectueux des arbres. Quand il donne leur nom en occitan, il a recours, non à l’orthographe occitane, mais à cette orthographe phonétique qu’utilisent les auteurs régionalistes, buralistes à la retraite qui publient leurs souvenirs « en patois de chez nous » et à compte d’auteur. Pauvre Mamère : vert dans la vie, gris dans les livres !
La malédiction des justes, ce serait de la littérature « populaire », assure-t-on chez Ramsay. Affirmer cela, c’est insulter Eugène Sue, nom de Dieu ! La littérature populaire, c’est le coup d’éclat permanent! La littérature populaire, c’est un rebondissement à chaque page, une rapine à chaque paragraphe, un meurtre à chaque ligne, une princesse endormie dans chaque mot. Tout le contraire de la prose pataude et poussive de Noël Mamère.
Mamère n’est pas doué pour la littérature. Il devrait essayer la politique, adhérer au Parti socialiste.
Christian Laborde in Le Figaro, 21 janvier 2002