Laborde danse avec les ours !
Cher ours,
Je t’ai connu, j’étais petit sur les boîtes de biscuits Latapie que ma mère achetait à la boulangerie « Lacoste » à
Aureilhan. Des biscuits fabriqués à Saint-Pé-de-Bigorre et qu’on
trempait dans du vin sucré. Maman était modiste et j’usais de ses
grands ciseaux pour te découper dans la boîte vide. Je te mettais sous
l’oreiller, tu m’accompagnais à l’école et au catéchisme.
Je t’ai retrouvé à Jules-Soulé, sur la pelouse du
Stadoceste tarbais, Audouin jouait talonneur et Bréjassou pilier.
T’était sur leur maillot. Tu seras sur celui de Dupuy, de Jean
Sillières, de Nono Dargelès et de Dintrans. Dintrans sera talonneur du
Quinze tricolore, ses percussions, ses coups de casque, c’est toi ! Je
revois ta gueule sur l’écusson et ta patte prête à griffer. Je fais
appel à toi, ô grand balafreur, pour bouter le zélu hors de la vallée
d’Aspe ! Cette vallée qui est ton territoire, avec le gave, les lacs
scintillants et la montagne d’Anie où se réunissent les sorciers, les
magiciens et tous les diables fabricants d’orages, le zélu entend la
couper en deux. Sa mort est programmée à Bruxelles et sur place. La
tienne aussi. Et celle des petits paysans.
Le zélu nécrophile ignore l’état de droit, met du
béton dans la neige, du mazout dans l’eau et Pétetin qui, armé du
tomahawk du rire, dénonce ces atteintes insupportables à la sûreté des
coccinelles, est jeté en prison. Pétetin en prison, je pense à Garcia
Lorca : « L’heure est venue où l’on passe des menottes aux fleurs ». «
Pétetin à l’ombre », titre le zournal suceur de zélus… Pour protester
contre cette incarcération scandaleuse, deux braves de la tribu d’Eric
se sont encordés à la tour Gaston-Phoébus du château d’Henri IV. Armés
de marteaux et de pitons d’alpinistes, ils ont fixé, à trente-trois
mètres du sol, une banderole blanche qui dit : « Somport : non à la
répression ! » J’applaudis à l’exploit de ces guerriers pacifistes. Pas
l’architecte des bâtiments de France qui porte plainte pour «
affichages sur un monument classé ». Triviales poursuites ! Pour ce
sous-chef, adepte du garde-à-vous permanent, la montagne, qui n’est pas
un monument classé, peut être impunément violée et torturée, et les
monuments sont des tombes. Malheur à qui transforme un monument en
porte-manteau de la liberté !
Tu sais, dans la vallée ça roupille, vingt ans que ça meurt, l’homme baille et se laisse empailler, il y a plus que toi.
L’heure est à la jacquerie, au feu, au lancer olympique de fourches, à
l’huile bouillante sur les décideurs ! Fous la paix aux brebis, attaque
le zélu !
Fonce sur lui comme Dintrans sur un pilier
anglais, destroye-lui le lard, déchiquettesa gueule ! Qu’il saigne,
souffre et crève !
Saccage ses dossiers, renverse son bureau, arrache le fil rouge de son
téléphone, fous le feu à tout ça, un grand feu de la Saint-Jean en
Aspe. Et, dans la fumée, dans l’épaisse fumée qui monte, les signaux
que j’attends, au dépôt de Pau. Ugh !
J’attends des OK en peau de fumée pour mettre les gaz. Je suis dans la
cabine de la loco, en bleu de chauffe. J’ai graissé la patte au vigile.
C’est une BB. Pour Aspe, il faut Bardot. Locomo, locomo, comme dans la
chanson que j’aime ! Tam-tam, fumée, sagaies, African Aspe !
Cette fumée, c’est toi! C’est bon, à fond sur les manettes, le train
s’ébranle, les ponts, les viaducs, la neige, la roche, les truites, les
sapins, le desman, les bergers, l’ours debout, la 134, Fausto, les
forges d’Abel, le Somport, l’Espagne, l’Europe, Aspe !
No Pasaran !
Sur l’écorce des arbres chauds
Sur les cailloux
Sur les pollens
Sur les berges du gave
Sur le Pau-Canfranc
No pasaran
Sur la peau des truites
Sur les saumons
Sur la sagaie des libellules
Sur la casquette des rocs
No pasaran
Sur la route blanche de l’aube
Sur le gel
Sur les briquets du froid
Sur les souches
No pasaran
Sur les viaducs
Sur la salive de l’ours
Sur la neige
Sur l’essui-glace des saisons
No pasaran
Christian Laborde